Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Antilles-Guyane session normale 2022

Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)

Énoncé

1- Commentaire (20 points)

Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI e siècle

Joseph Kessel, Six contes, « Naki le kourouma » (1926).

À Kobé, au Japon, Miss Evelyn, une jeune et riche Américaine, souhaite se rendre au consulat. Pour circuler, elle doit choisir parmi une foule de kourouma (c'est ainsi que l'on nomme les hommes qui courent en tirant des voiturettes). Tous se pressent autour d'elle, mais elle se décide finalement pour un certain Naki, un kourouma plus âgé, qui est resté à l'écart.

Il connaissait bien la rude pente qu'il gravissait joyeusement dans sa jeunesse. Mais ce jour-là, dès les premiers pas, il sentit avec accablement la charge de sa voiturette et l'étrangère lui parut plus lourde qu'un très gros marchand. Les brancards tiraient sur ses mains; tout son corps était comme happé en arrière.

5 Il ne voulut point s'avouer cette déchéance. Raidissant les jarrets, crispant son torse, il continua à trotter. Mais il y eut un choc dans sa poitrine, le souffle lui manqua et cette douleur familière qui lui donnait une trouble angoisse le poignit de nouveau à la place habituelle, près du cœur.

Pourtant, l'idée de s'arrêter ne lui vint point. Simplement il se mit au pas.

10 Miss Evelyn fit un geste de contrariété. La manière d'estime qu'elle avait conçue pour le kourouma s'évanouit. Puisqu'il était même incapable de gravir rapidement la côte, vraiment cet homme-cheval était dénué de tout intérêt.

Le soleil à chaque instant frappait plus pesamment la terre. Ses rayons pénétraient à travers le corsage échancré de la jeune fille et coulaient en brûlantes traînées sur sa peau qui était nue sous la robe.

15 Elle cria:

– Plus vite.

Docilement, Naki reprit le trot. Mais la bête accrochée à sa chair s'était réveillée complètement et jamais elle n'avait été si cruelle. Et la pente devenait sans cesse plus raide, l'étrangère plus lourde...

20 Alors, Naki tourna la tête vers elle. Des gouttes épaisses perlaient sur sa peau jaune et il avait les traits tirés d'une telle fatigue que miss Evelyn comprit: le kourouma lui demandait de descendre et d'achever la côte à pied.

Mais elle ne pouvait admettre que ce Japonais de basse classe lui inspirât de la pitié. En outre, allait-elle, pour l'épargner, se couvrir de sueur, alors qu'elle venait de prendre son bain froid il y avait une heure à peine ?

25 – En avant ! répondit-elle.

Et Naki, ramassant toute sa vigueur, s'élança, voulut, d'un élan, arriver au sommet de la côte.

Les premières foulées furent puissantes; puis il vacilla.

30 Miss Evelyn poussa un léger cri. La voiturette se renversait; son poids triomphait des bras devenus débiles et les brancards échappaient invinciblement aux doigts du kourouma.

La jeune fille jeta un regard plein d'épouvante derrière elle. Nue et frappée de lumière, la pente dévalait. Si le coureur tombait, le véhicule allait bondir sans guide ni frein et l'écraser dans une course folle.

35 Comme elle chérit, en cet instant, son corps magnifique, comme elle détesta le Japonais dont la force épuisée allait le détruire !

Cependant, les genoux de Naki fléchissaient; un râle sourd labourait sa gorge; ses mains desserraient leur étreinte. La voiturette penchait de plus en plus, et déjà l'Américaine la sentait s'animer de cette force terrible que prennent les choses lorsqu'elles sont victorieuses.

40 L'équilibre suprême dont sa vie dépendait allait se rompre.

Soudain, Naki se redressa à demi; d'un mouvement désespéré, il fit volter 1 sa voiture et dans un dernier sursaut de volonté s'étendit contre les roues qu'il bloqua de son corps.

45 Puis sa grosse tête s'imprima, inerte, dans la poussière.

Très pâle, miss Evelyn sauta sur le sol. Et devant le cadavre du kourouma elle eut enfin l'impression vague d'être devant un homme.

1 « volter »: verbe employé initialement en équitation, désignant ici une manœuvre de demi-tour.

Vous ferez le commentaire de ce texte en vous aidant notamment du parcours d'analyse de votre choix ou des axes suivants:

L'affrontement dramatique et physique entre deux personnages aux mondes opposés;

De « l'homme-cheval » à « l'homme »: la réhumanisation tragique de Naki par son sacrifice héroïque.

Énoncé: Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Antilles-Guyane session normale 2022

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

1- Commentaire (20 points) : Joseph Kessel, Six contes, « Naki le kourouma » (1926)

Réponse : ### Proposition de plan détaillé pour le commentaire littéraire #### Introduction - Accroche : Joseph Kessel, grand reporter et romancier du XXe siècle, explore dans *Six contes* (1926) des destins humains confrontés à l'épreuve et à l'adversité. - Présentation de l'extrait : L'extrait de « Naki le kourouma » relate l'ascension d'une côte à Kobé. Un tireur de voiturette vieillissant y succombe à l'effort sous les ordres impitoyables de miss Evelyn, une riche cliente américaine. - Problématique : Comment cette scène tragique met-elle en scène l'affrontement mortel entre deux mondes, pour révéler par le sacrifice ultime la dignité et l'humanité du dominé ? - Annonce du plan : 1. Une dramatisation croissante : l'ascension vécue comme un combat physique et fatal. 2. Un affrontement brutal entre deux personnages que tout oppose. 3. De « l'homme-cheval » à « l'homme » : la réhumanisation tragique de Naki. --- #### I. Une dramatisation croissante : l'épreuve physique et l'inexorabilité du destin 1. Une lutte contre la pesanteur et les éléments : - Lexique de la lourdeur et de l'obstacle : « rude pente », « la charge de sa voiturette », « plus lourde qu'un très gros marchand », « happé en arrière ». - Un soleil écrasant : « frappait plus pesamment la terre », « brûlantes traînées ». 2. La gradation de la souffrance : - Les symptômes de la défaillance cardiaque : « choc dans sa poitrine », « le souffle lui manqua », « douleur familière… près du cœur ». - La métaphore de la maladie-monstre : « la bête accrochée à sa chair s'était réveillée complètement ». - Le rythme ternaire : « la pente devenait sans cesse plus raide, l'étrangère plus lourde... ». 3. La tension narrative et le suspense : - Des paragraphes brefs et des connecteurs qui scandent l'action : « Pourtant », « Alors », « puis », « Cependant », « Soudain ». - L'imparfait de l'action en cours : « se renversait », « fléchissaient », « penchait de plus en plus ». - La menace de la chute : « la pente dévalait », « course folle ». - La personnification des objets : « cette force terrible que prennent les choses lorsqu'elles sont victorieuses ». - Le point culminant : « L'équilibre suprême dont sa vie dépendait allait se rompre. » --- #### II. Un affrontement brutal : égoïsme de la dominante et mépris de classe et de race 1. Miss Evelyn, figure de la cruauté et du narcissisme : - Elle ne pense qu'à son confort, comme le montre l'interrogation rhétorique sur le « bain froid ». - Elle ne pense qu'à son corps, dans l'exclamation « Comme elle chérit… son corps magnifique ». - Son mépris s'énonce sans détour : « elle ne pouvait admettre que ce Japonais de basse classe lui inspirât de la pitié ». - Retournement odieux : elle « détesta le Japonais » qui allait la « détruire ». 2. Les ordres péremptoires face à la soumission : - Un dialogue minimal et asymétrique : les impératifs secs de l'Américaine (« – Plus vite », « – En avant ! ») répondent à la supplique muette de Naki (« tourna la tête vers elle »). - L'obéissance de Naki : « Docilement ». - La focalisation interne sur miss Evelyn met à nu son égoïsme. 3. La réification de l'homme : - Naki est réduit à une force de traction animale : « cet homme-cheval était dénué de tout intérêt ». - L'adverbe « vraiment » traduit le jugement méprisant de miss Evelyn (discours indirect libre). - L'estime qu'elle avait pour lui disparaît : « s'évanouit ». --- #### III. De « l'homme-cheval » à « l'homme » : la réhumanisation tragique de Naki 1. La dignité et la volonté du personnage : - Son orgueil : « Il ne voulut point s'avouer cette déchéance ». - Sa persévérance : « l'idée de s'arrêter ne lui vint point ». - L'effort ultime : « ramassant toute sa vigueur, s'élança ». - Le passage du « pas » au « trot » puis à l'« élan » épouse la logique d'une course héroïque. 2. Un sacrifice héroïque : - Le geste décisif de Naki : « Soudain », « d'un mouvement désespéré », « dans un dernier sursaut de volonté ». - Il sauve celle qui le méprise en bloquant les roues « de son corps ». - L'ironie tragique et le paradoxe moral : le dominé est plus grand que la dominante. 3. Une mort qui révèle l'homme : - Une mort sobre, à la limite du pathétique : « sa grosse tête s'imprima, inerte, dans la poussière ». - La chute renverse les rôles : miss Evelyn, « très pâle », « sauta sur le sol », c'est-à-dire qu'elle descend enfin. - La dernière phrase met en regard « homme-cheval » et « homme » : la reconnaissance arrive trop tard, et elle reste « vague ». - Ce constat sert de dénonciation implicite de l'inhumanité des rapports de domination. --- #### Conclusion - Bilan : Kessel construit une scène d'une intensité dramatique croissante. L'ascension devient un combat mortel, et l'opposition entre les deux personnages révèle la cruauté d'un monde dominé par l'argent et le préjugé racial. - Portée du texte : Par son sacrifice, Naki retrouve une humanité que le regard de l'Occidentale lui refusait. Le récit dénonce ainsi la déshumanisation des humbles. - Ouverture : On peut rapprocher cette scène du « Nègre de Surinam » dans le *Candide* de Voltaire, ou des récits de Zola sur l'exploitation du corps des travailleurs.

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