Exercice Première partie : Interprétation philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Amérique du Nord 2026 (jour 1)

Thème : Les expressions de la sensibilité · Tiré du sujet Jour 1 (2026)

Énoncé

Première partie: Interprétation philosophique

[...] L’expérience du beau est une expérience totale, qui n’est pas uniquement du ressort des yeux et de la sensation.

C’est autant une affaire d’intelligence que de sensibilité, mêlant charnel et spirituel, dans une émotion qui est aussi une réflexion. On pense quand on voit et voir fait penser. C’est bien pour cela, qu’après les premiers instants de trouble, on éprouve le besoin de parler: le beau a mis l’esprit en mouvement en même temps qu’il a fait frissonner la chair. C’est pour signifier tout cela à la fois que j’emploie le terme « voir ».

C’est une capacité à être touché corps et âme. Il se pourrait même que ce terme ancien d’« âme » reconquière par là toute sa signification: voir la beauté n’est pas seulement s’émerveiller, en avoir plein la vue; c’est un ébranlement 1 profond, qui ne laisse pas intact. Ce n’est pas uniquement admirer quelque chose d’extérieur à soi – un paysage, un tableau –, c’est ressentir un bouleversement intérieur. C’est en cela que consiste la surprise de la splendeur: elle vient me ravir – à la fois m’emporter et me combler –, elle me marque comme une brûlure. Je ne pourrai pas l’oublier, car elle est l’étoffe de ma mémoire. Je suis ce que je vois.

D’ailleurs, si je devais dresser un portrait de moi, me viendraient à l’esprit – à l’âme – tous les voir de ma vie: l’odeur des meules de foin dans les champs de mon enfance, la première fois que j’ai lu Nietzsche, la douloureuse délicatesse des retrouvailles avec un amour perdu… Je suis pleinement moi dans ces rencontres, parce que je me libère des masques et des rôles que j’emprunte tour à tour. Je supprime ce qui n’est pas essentiel, tout ce qui est fabriqué et superficiel. Je m’allège même du poids de mon caractère, alourdi du plomb du qu’en-dira-t-on 2 et des habitudes.

L’expérience esthétique est fondamentalement impudique 3. Elle touche à l’intime, à ce que je ne dis pas, à ce que je ne connais sans doute même pas de moi. Elle vient révéler des régions de mon être qui me resteraient inaccessibles sans elle. Rien de comparable avec le narcissisme 4, rien qu’il faille rapporter à une question de goûts ou d’éducation: je n’ai pas été élevée par des artistes, je n’ai pas voyagé très tôt au bout du monde, je n’ai pas passé mon enfance dans les musées, et pourtant le besoin de voir me tenaille 5 depuis toujours. Il me constitue bien plus que mon statut social, mes convictions ou mes relations. C’est comme si la beauté ramenait mon être à l’unité, à son noyau dur, à ce qui ne se négocie pas.

Laurence Devillairs, La Splendeur du monde, 2024.

1 Ébranlement: choc.

2 Qu’en-dira-t-on: commentaires plus ou moins malveillants de l’entourage.

3 Impudique: sans pudeur, qui ne dissimule rien.

4 Narcissisme: amour exagéré de soi-même.

5 Me tenaille: m’assaille, me tourmente.

D'après le texte, en quoi l'expérience du beau est-elle essentielle pour le moi ?

Énoncé: Exercice Première partie : Interprétation philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Amérique du Nord 2026 (jour 1)

Corrigé

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D'après le texte, en quoi l'expérience du beau est-elle essentielle pour le moi ?

Réponse : Dans cet extrait de *La Splendeur du monde*, Laurence Devillairs montre que l'expérience du beau n'est pas un simple divertissement ni une contemplation passive, mais une expérience constitutive et révélatrice de l'identité personnelle : 1. Une expérience totale et unificatrice : Le beau touche « corps et âme », réconciliant sensation et réflexion (« On pense quand on voit et voir fait penser »). L'ébranlement provoqué saisit l'être tout entier et met l'esprit en mouvement. 2. Une mémoire constituante : Par la formule « Je suis ce que je vois », l'auteure affirme que les rencontres avec la beauté (dans la nature, l'art, les sentiments ou la pensée) tissent l'« étoffe de ma mémoire » et forgent la substance même du moi. 3. Une libération des masques et de l'inauthentique : Face au beau, l'individu se dépouille des rôles sociaux, des conventions, du « qu'en-dira-t-on » et des habitudes. L'expérience esthétique opère une épuration en supprimant le superficiel pour ramener à l'essentiel. 4. La révélation d'une vérité intime et inaliénable : Qualifiée d'« impudique », l'expérience esthétique dévoile des régions intimes et insoupçonnées de soi. Elle ramène l'être à son « noyau dur », à « ce qui ne se négocie pas », constituant le sujet bien plus fondamentalement que son statut social ou ses opinions.

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Exercice Deuxième partie : Essai littéraire · Amérique du Nord 2026 (jour 1) ›

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