Exercice 1- Commentaire · Bac Français (1ère) Amérique du Nord 2021 (jour 2)
Thème : Commentaire – La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)
Énoncé
OBJET D’ÉTUDE: La littérature d’idées du XVI e au XVIII e siècle
Fénelon (1651-1715), Les Aventures de Télémaque, XVII e livre, 1699.
Fénelon, chargé de l’éducation du petit-fils de Louis XIV, écrivit ce roman pour préparer ce jeune prince à son futur métier de roi. Dans cette œuvre, qui s’inspire de l’ Odyssée d’Homère, le personnage de Mentor est lui aussi chargé d’éduquer Télémaque, le jeune fils d’Ulysse, qui va devenir roi. Dans ce chapitre, Mentor expose à son élève deux défauts majeurs à éviter pour gouverner: l’abus de pouvoir et, ici, l’excès du luxe.
« L'autre mal, presque incurable, est le luxe. Comme la trop grande autorité empoisonne les
rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux
dépens des riches, comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement, en
multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. Toute
5 une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus su-
perflues, ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente, et on ne peut plus se
passer des choses, qu'on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon
goût, perfection des arts, et politesse de la nation. Ce vice, qui en attire une infinité d'autres,
est loué, comme une vertu; il répand sa contagion depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie
10 du peuple 1. Les proches parents du roi veulent imiter sa magnificence, les grands 2 celle des
parents du roi, les gens médiocres 3 veulent égaler les grands, car qui est-ce qui se fait jus-
tice ? Les petits veulent passer pour médiocres. Tout le monde fait plus qu'il ne peut; les uns
par faste 4, et pour se prévaloir de leurs richesses; les autres par mauvaise honte, et pour
cacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui sont assez sages pour condamner un si grand dé-
15 sordre, ne le sont pas assez pour oser lever la tête les premiers, et pour donner des
exemples contraires. Toute une nation se ruine, toutes les conditions 5 se confondent. La
passion d'acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense corrompt les âmes les plus
pures. Il n'est plus question que d'être riche; la pauvreté est une infamie 6. Soyez savant,
habile, vertueux; instruisez les hommes; gagnez des batailles; sauvez la patrie; sacrifiez
20 tous vos intérêts: vous êtes méprisé, si vos talents ne sont pas relevés par le faste. Ceux
mêmes qui n'ont pas de bien veulent paraître en avoir; ils en dépensent comme s'ils en
avaient: on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes pour parvenir. 7 Mais qui
remédiera à ces maux ? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation. Il faut lui
donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un roi philosophe 8, qui
25 sache, par l'exemple de sa propre modération, faire honte à tous ceux qui aiment une dé-
pense fastueuse, et encourager les sages, qui seront bien aises d'être autorisés dans une
honnête frugalité 9 ? »
1 lie du peuple: partie la plus basse de la société.
2 grands: puissants du royaume.
3 gens médiocres: personnes de condition sociale moyenne.
4 par faste: par volonté d'afficher leurs richesses.
5 conditions: situations sociales.
6 infamie: déshonneur.
7 parvenir: réussir socialement.
8 philosophe: sage.
9 frugalité: simplicité.
Vous ferez le commentaire du texte de Fénelon, extrait des Aventures de Télémaque (livre XVII).

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous ferez le commentaire du texte de Fénelon, extrait des Aventures de Télémaque (livre XVII).
Réponse : Proposition d'un parcours de commentaire composé : Introduction : - Accroche et contexte : Écrit à la fin du règne de Louis XIV (1699) par Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, *Les Aventures de Télémaque* est un roman d'apprentissage politique d'inspiration homérique. Sous le masque de la fiction mythologique, l'auteur critique les dérives absolutistes et le faste versaillais. - Présentation de l'extrait : Au livre XVII, Mentor dénonce le luxe, présenté comme « l'autre mal, presque incurable », qui ronge l'ensemble du corps social. - Problématique : En quoi ce réquisitoire contre le luxe constitue-t-il une leçon politique et morale sur l'illusion des grandeurs et sur les devoirs du souverain ? - Annonce du plan : 1. Un réquisitoire vigoureux contre l'illusion et la nocivité du luxe. 2. Le tableau pathologique d'une contagion sociale généralisée. 3. L'éloge d'un idéal moral et politique incarné par le roi philosophe. --- Développement : I. Un réquisitoire polémique contre le fléau du luxe : - La réfutation d'un argument répandu : Mentor rapporte l'opinion commune (« On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches ») puis la réfute par l'ironie (« comme si… »). Il oppose le travail agricole utile (« en multipliant les fruits de la terre ») à la mollesse du faste (« sans amollir les riches par des raffinements de volupté »). - L'inversion du nécessaire et du superflu : L'habitude fausse le jugement (« Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues »). Des désirs artificiels et récents (« trente ans auparavant ») deviennent des besoins impérieux. - Le dérèglement du langage : Le vice usurpe le nom des vertus : « Ce luxe s'appelle bon goût, perfection des arts, et politesse de la nation ». Il est « loué, comme une vertu ». La comparaison initiale avec la « trop grande autorité » qui « empoisonne les rois » rattache aussi le luxe à une critique politique. II. La description d'une contamination sociale et morale : - La métaphore médicale de l'épidémie : Le lexique pathologique (« mal », « incurable », « empoisonne », « contagion ») montre que le poison se diffuse de haut en bas, « depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple ». Le roi en porte donc la responsabilité première. - L'engrenage mimétique et la confusion des ordres : La gradation descendante (« Les proches parents du roi… les grands… les gens médiocres… Les petits ») montre la folie de l'imitation. La question rhétorique « qui est-ce qui se fait justice ? » souligne la vanité de chacun. Le parallélisme « les uns par faste… les autres par mauvaise honte » montre que riches et pauvres sont également pris au piège. L'ordre social est bouleversé : « toutes les conditions se confondent », « Toute une nation se ruine ». - Le sacrifice des véritables vertus : Une série d'impératifs juxtaposés (« Soyez savant, habile, vertueux ; instruisez les hommes ; gagnez des batailles ; sauvez la patrie… ») se heurte à une chute brutale : « vous êtes méprisé, si vos talents ne sont pas relevés par le faste ». L'antithèse entre être et paraître (« veulent paraître en avoir ») et l'énumération « on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes » montrent la corruption morale. Même les sages manquent de courage pour « donner des exemples contraires ». III. Une leçon de gouvernement : le rôle régulateur du roi philosophe : - La rupture par les questions oratoires : La question « Mais qui remédiera à ces maux ? » marque un tournant et dramatise l'urgence de la situation. - Un programme de réforme : L'anaphore « Il faut changer le goût et les habitudes… Il faut lui donner de nouvelles lois » propose un remède à la fois moral (les mœurs) et politique (les lois), à l'échelle de « toute une nation ». - L'exemplarité du souverain : La dernière question rhétorique appelle une seule réponse : le « roi philosophe », c'est-à-dire sage. Son arme est l'exemple : « par l'exemple de sa propre modération », il doit « faire honte » aux amateurs de « dépense fastueuse » et « encourager les sages » dans une « honnête frugalité ». La contagion venue d'en haut doit donc être guérie d'en haut, par le roi. - La portée pédagogique et critique : À travers Mentor, Fénelon s'adresse au futur roi, le duc de Bourgogne. Il propose un contre-modèle implicite à la magnificence de Louis XIV. --- Conclusion : - Bilan : Par une argumentation rigoureuse (réfutation, métaphore filée de la maladie, gradations, antithèses entre être et paraître, questions oratoires), Fénelon fait du luxe un poison moral, social et politique. Il en confie la guérison à un souverain vertueux et exemplaire. - Ouverture : Cette critique annonce les débats du XVIIIe siècle sur le luxe. Voltaire en fera l'éloge dans *Le Mondain* (1736), alors que Rousseau le condamnera, notamment dans le *Discours sur les sciences et les arts*. Elle annonce aussi l'idéal du « despote éclairé » cher aux philosophes des Lumières.
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