Exercice Deuxième partie : Essai philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Polynésie 2024 (jour 2)
Thème : Création, continuités et ruptures · Tiré du sujet Jour 2 (2024)
Énoncé
Dans L'Homme sans qualités, Robert Musil dépeint les dernières années de l'empire austro-hongrois, à la veille de la Première Guerre mondiale, à travers l'existence de son personnage Ulrich, riche héritier, mathématicien brillant que ses grandes capacités d'analyse et de réflexion empêchent de donner du sens à son existence et à la réalité. Dans cet extrait du roman, Ulrich réfléchit à l'aménagement d'un petit château qu'il loue dans les faubourgs de Vienne.
C'est alors que, mettant de l'ordre dans sa maison, comme dit la Bible, il fit une expérience dont l'attente avait été, somme toute, sa véritable occupation. Il s'était mis dans l'agréable obligation de réinstaller entièrement à neuf, et à sa guise, la petite propriété laissée à l'abandon. De la restauration fidèle à l'irrespect total, il avait le choix entre toutes les méthodes, et tous les styles, des Assyriens 1 au cubisme 2, se présentaient à son esprit. Quel choix fallait-il faire ? L'homme moderne naît en clinique et meurt en clinique: il faut que sa demeure ressemble à une clinique ! Cet impératif venait d'être formulé par un architecte d'avant-garde, tandis qu'un autre, réformateur de l'aménagement, exigeait des parois amovibles sous prétexte que l'homme doit apprendre à vivre en confiance avec son semblable et cesser de s'en isoler par goût du séparatisme. Des temps nouveaux venaient de commencer (il en commence à chaque minute): à temps nouveaux, style nouveau ! Par bonheur pour Ulrich, le petit hôtel, dans l'état où il le trouva, possédait déjà trois styles superposés, de sorte qu'il était vraiment impossible, dans de telles conditions, de satisfaire à toutes ces exigences à la fois; il ne s'en trouva pas moins profondément ébranlé par la responsabilité de cette maison à installer, et une menace qu'il avait pu lire plus d'une fois dans des revues d'art: « Dis-moi comment tu es logé et je te dirai qui tu es » planait sur sa tête. Après un examen approfondi de ces revues, il décida qu'il aimerait encore mieux prendre lui-même en main l'aménagement de sa personnalité, et il se mit à dessiner son futur mobilier.
Robert Musil, L'Homme sans qualités (1932), traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet (1954)
1. Peuple de la Mésopotamie dont l'influence sur la région s'est exercée du XXV ème au VII ème siècle av. J.-C.
2. Mouvement artistique du début du XX ème siècle porté par Picasso notamment, qui se propose de représenter les corps et les objets de manière géométrique en multipliant les points de vue déployés sur deux dimensions.
Deuxième partie: Essai philosophique
Créer son monde, est-ce se créer soi-même ?

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Créer son monde, est-ce se créer soi-même ?
Réponse : Un traitement approfondi du sujet peut s'articuler autour des trois axes suivants : 1. L'extériorisation de soi dans la construction d'un monde personnel - Aménager son habitat, ses objets ou ses œuvres constitue une projection de la subjectivité. Selon l'adage évoqué par Musil (« Dis-moi comment tu es logé et je te dirai qui tu es »), l'agencement du monde environnant offre une incarnation sensible à la conscience. - Par le travail, la technique et l'art (Hegel, *Phénoménologie de l'esprit*), l'homme modifie le monde extérieur et prend ainsi conscience de sa propre réalité objective. 2. Les écueils de l'illusion de toute-puissance et l'aliénation par les formes - Prétendre créer son monde de toutes pièces méconnaît les déterminismes historiques, sociaux et culturels. Ulrich se trouve assiégé par des modes et des impératifs esthétiques contradictoires qui s'imposent à lui sous couvert de liberté créatrice. - Enfermer son identité dans un « monde » fixe risque de pétrifier le sujet dans des qualités et des possessions inauthentiques, conduisant à la réification de l'existence plutôt qu'à son émancipation. 3. La véritable création de soi comme liberté et mise à distance critique - Se créer soi-même n'est pas s'enfermer dans un décor protecteur ou un microcosme clos, mais maintenir ouverte la puissance de transformation de soi (l'« aménagement de sa personnalité » chez Musil, ou l'existence devançant l'essence chez Sartre). - Créer son monde devient alors un geste d'ouverture éthique et poétique : habiter le monde commun de manière singulière, en articulant authenticité intérieure et relation féconde à autrui.
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