Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie remplacement 2023
Thème : Commentaire – Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2023)
Énoncé
Objet d'étude: Le théâtre du XVII e au XXI e siècle
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Cordiani vient d’être surpris en train de quitter la chambre de Lucrèce, la femme de son maître et meilleur ami, le peintre André Del Sarto. Dans cette scène d’exposition, son camarade Damien, qui a soudoyé le témoin pour qu’il se taise, retrouve Cordiani dans le jardin et essaie de le raisonner.
DAMIEN seul, s’avance vers le jardin et appelle. – Cordiani ! Cordiani !
Cordiani paraît.
Insensé ! en es-tu venu là ? André, ton ami, le mien, le pauvre André !
CORDIANI. – Elle m’aime, ô Damien, elle m’aime ! que vas-tu me dire ? Je suis 5 heureux, regarde-moi, elle m’aime !
DAMIEN. – Et cet homme qui te surprend ! à quoi penses-tu ? Et André, André, Cordiani ?
CORDIANI. – Que sais-je ? je puis être coupable, tu peux avoir raison; nous en parlerons demain;… un jour… plus tard;… laisse-moi être heureux.
DAMIEN. – Tu peux être coupable, dis-tu ? et tu brises comme une paille un lien de 10 vingt-cinq années ! tu peux être coupable… et l’homme qui te voit sortir crie au meurtre !
CORDIANI. – Ah ! mon ami, qu’elle est belle !
DAMIEN. – Insensé ! insensé !
CORDIANI. – Si tu savais quelle région j’habite ! comme le son de sa voix seulement 15 éveille en moi une vie nouvelle ! Damien, les poètes se sont trompés. Est-ce l’esprit du mal qui est l’ange déchu 1 ? C’est celui de l’amour, qui, après la création, ne voulut pas quitter la terre, et, tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d’or en poudre aux pieds de la beauté qu’il avait créée.
DAMIEN. – Je te parlerai dans un autre moment; le soleil se lève; tout à l’heure 20 quelqu’un viendra s’asseoir aussi sur ce banc; il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu’il cachera.
CORDIANI. – Tout à l’heure, je n’y serai plus.
DAMIEN. – Que veux-tu dire ?
CORDIANI. – Rien, rien, tu le sauras bientôt. 25
DAMIEN. – Explique-toi; tu parles comme en délire ! que veux-tu faire ? à quoi songes-tu ?
CORDIANI. – Je pense au coin obscur de mon atelier où je me suis assis tant de fois regrettant ma journée; je pense à Florence 2 qui s’éveille, aux promenades, aux passants qui se croisent, au monde où j’ai erré vingt ans comme un spectre sans 30 sépulture, à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein 3 sinistre; j’ouvre les bras, et je vois passer les fantômes des femmes que j’ai cru aimer, mes plaisirs, mes peines, mes espérances ! Ah ! mon ami, comme tout est foudroyé ! comme tout ce qui fermentait en moi s’est réuni en une seule pensée: n’aimer qu’elle ! c’est ainsi que mille insectes épars dans la poussière 35 viennent se réunir dans un rayon de soleil !
DAMIEN. – Que veux-tu que je te dise ? Un amour comme le tien n’a pas d’ami.
CORDIANI. – Qu’ai-je eu dans le cœur jusqu’à présent ? Dieu merci ! je n’ai jamais cherché ni la science, ni la fortune; j’ai vécu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n’a nourri que mon corps; mon âme a gardé sa faim céleste; Dieu merci, 40 je n’ai jamais aimé; mon cœur n’était à rien jusqu’à ce qu’il fût à elle.
DAMIEN. – Comment te dire tout ce qui se passe dans mon âme ? Ne m’es-tu pas aussi cher que lui 4 ?
CORDIANI. – Et maintenant qu’assis à ma table je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière 45 moi son fantôme charmant s’incliner sur mon épaule pour les lire; maintenant que j’ai un nom sur les lèvres, ô mon ami ! quel est l’homme ici-bas qui n’a pas vu apparaître cent fois, mille fois dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour lui ? Eh bien, quand, un seul jour au monde, on devrait rencontrer cet être, le serrer dans ses bras et mourir ? 50
DAMIEN. – Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c’est que ton bonheur m’épouvante !
CORDIANI. – Que veut dire cela ? Crois-tu que je l’aie séduite ? qu’elle ait réfléchi et que j’aie réfléchi ? Depuis un an je la vois tous les jours, je lui parle et elle me répond; je fais un geste, et elle me comprend; elle se met au clavecin 5, elle chante, et moi, les 55 lèvres entr’ouvertes, je regarde une longue larme s’échapper de ses yeux; pourquoi ne m’aimerait-elle pas ?
DAMIEN. – Pourquoi ? tu le demandes ?
CORDIANI. – Silence ! j’aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir; il n’y a d’heureux que les enfants qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans 60 penser à autre chose, sinon qu’ils l’aiment et qu’il est à portée de leurs mains.
Alfred de Musset, André Del Sarto, Acte I scène 1, 1851
1 L'ange déchu: Lucifer, l'ange porteur de lumière, qui a été chassé du ciel par Dieu.
2 Florence: ville d'Italie, où se déroule l'action de la pièce.
3 Dessein: but.
4 Lui: André Del Sarto.
5 Clavecin: instrument de musique ancien.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous commenterez le texte suivant : extrait de l'acte I, scène 1 d'André Del Sarto d'Alfred de Musset.
Réponse : Proposition de parcours de lecture et plan détaillé pour le commentaire composé : Introduction : - Accroche : Le drame romantique place souvent la passion au-dessus des lois morales et sociales et fait de l'amour un absolu destructeur. - Présentation de l'œuvre et du texte : Dans *André Del Sarto* (1851), Musset transpose à Florence le destin du peintre de la Renaissance. Cette scène d'exposition (acte I, scène 1) réunit deux personnages juste après la découverte de la liaison entre Cordiani et Lucrèce, l'épouse d'André : Cordiani, élève et ami d'André, et Damien, leur ami commun. - Problématique : Comment cette scène d'exposition fait-elle entendre le chant d'un héros romantique ivre d'un amour absolu, tout en annonçant la catastrophe tragique que cet aveuglement prépare ? - Annonce du plan : 1. Une scène d'exposition dramatique : l'affrontement de la raison et de la passion. 2. Le chant lyrique du héros romantique : la transfiguration de l'existence par l'amour. 3. L'ombre tragique : un aveuglement fatal qui annonce la catastrophe. --- Axe 1 : Une scène d'exposition dramatique : l'affrontement entre raison et passion - Une situation de crise immédiate : L'action commence in media res, dans l'urgence (« cet homme qui te surprend », « crie au meurtre »). Le spectateur apprend vite les liens entre les personnages (« André, ton ami, le mien »). Damien incarne le temps réel et la menace du jour qui vient (« le soleil se lève »). - Un dialogue de sourds : Les répliques brèves et exclamatives de Damien (« Insensé ! insensé ! », « à quoi penses-tu ? ») s'opposent aux longues tirades de Cordiani. Celui-ci élude la discussion (« nous en parlerons demain ;… un jour… plus tard ») et répond hors de propos (« Ah ! mon ami, qu'elle est belle ! »). - Le poids de la trahison : Damien rappelle la force de l'amitié (« tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq années ») et souffre lui-même (« Ne m'es-tu pas aussi cher que lui ? »). Cordiani admet sa faute du bout des lèvres (« je puis être coupable »), mais la balaie aussitôt. --- Axe 2 : L'expression lyrique de l'exaltation romantique - La rupture avec un passé stérile : Cordiani décrit sa vie antérieure comme une errance spectrale (« vingt ans comme un spectre sans sépulture », « coin obscur de mon atelier », « dessein sinistre »). Le travail ne nourrissait que son corps, alors que son âme gardait « sa faim céleste ». - La renaissance par l'amour : L'amour agit comme une révélation foudroyante (« une vie nouvelle », « comme tout est foudroyé ! »). Tout converge vers « une seule pensée : n'aimer qu'elle ! », ce qu'illustre la comparaison des « mille insectes épars » réunis « dans un rayon de soleil ». - L'idéalisation mystique et poétique : Cordiani réécrit le mythe de l'ange déchu : c'est l'ange de l'amour qui a laissé ses « ailes d'or » aux pieds de la beauté. L'amour devient une communion parfaite (« je fais un geste, et elle me comprend ») et une source de poésie (« les vers insensés »). Le registre lyrique est très marqué : exclamations, anaphores (« je pense à… », « maintenant que… »), première personne, image de l'âme sœur « fait[e] pour lui ». --- Axe 3 : L'ombre tragique : un aveuglement fatal - Le refus de la lucidité : Cordiani rejette la raison (« Silence ! », « Je ne veux rien analyser, rien savoir »). L'image des enfants qui cueillent un fruit évoque l'innocence revendiquée, mais aussi le fruit défendu de la Genèse : c'est une faute qui s'ignore. - Les présages de mort : L'amour est lié à la mort (« le serrer dans ses bras et mourir »). Les répliques énigmatiques de Cordiani (« Tout à l'heure, je n'y serai plus », « tu le sauras bientôt ») suggèrent fuite ou suicide. Le lexique funèbre (« spectre », « sépulture », « fantômes ») et le mythe de Lucifer, ange déchu et chassé, annoncent la chute. - Damien, voix du chœur tragique : Il annonce la douleur d'André, ce « quelqu'un » qui viendra pleurer sur le banc et dont les larmes ne seront « pas des larmes de joie ». Ses formules sentencieuses (« Un amour comme le tien n'a pas d'ami », « ton bonheur m'épouvante ! ») font du bonheur de Cordiani le germe même du malheur. --- Conclusion : - Bilan : Cette scène d'exposition installe le conflit dramatique entre amitié et passion. Elle fait entendre un lyrisme romantique exalté, où l'amour apparaît comme absolu et rédemption. Elle inscrit pourtant cet élan sous le signe de la faute et de la mort. - Ouverture : On peut rapprocher ce texte d'autres pièces de Musset (*Lorenzaccio*, *On ne badine pas avec l'amour*), où la passion mène aussi au désastre. On peut aussi évoquer le drame romantique de Hugo, par exemple *Hernani*, où l'amour absolu s'achève dans la mort.
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