Exercice Deuxième partie : essai philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Nouvelle-Calédonie 2023 (jour 1)
Thème : L'humain et ses limites · Tiré du sujet Jour 1 (2023)
Énoncé
À la ligne est un roman qui présente l'allure d'un poème. Il évoque l'histoire d'un ouvrier intérimaire qui, pour se rapprocher de sa femme, trouve un emploi dans les conserveries de poissons.
Le matin c'est la nuit
L'après-midi c'est la nuit
La nuit c'est encore pire
Dès qu'on rentre dans l'usine c'est la nuit
5 Les néons
L'absence de fenêtres dans tous nos immenses cubes d'ateliers
Une nuit qui va durer nos huit heures de travail minimum
On sort du sommeil encore marqué de rêves d'usine
Pour replonger dans une autre nuit
10 Artificielle froide et éclairée de néons
Dès lors
C'est comme si
On continuait sa nuit
Entre la nuit de la maison et celle de l'embauche
15 Le réveil
Deux heures de transition
Yeux embrumés et cafés serrés
Ce serait donc ça le matin
Tous les matins du monde
20 Au vestiaire avant l'embauche 1
Encore cinq minutes avant de replonger dans la nuit
J'admire sincèrement toutes les ouvrières et tous les ouvriers qui ont pris leur douche
et se sont parfumés
Moi je ne peux pas
25 La douche c'est le soir
Enfin en rentrant du boulot
Certains se pomponnent vraiment
Doivent s'affairer devant leur miroir
Les miroirs à l'usine
30 Il y en a aux intersections et aux virages à angle droit dans les couloirs sans fin de
sorte que l'on voie les transpalettes arriver et ainsi ne pas se faire rouler dessus
On ne se regarde pas dedans
De toute façon on sait à quoi l'on ressemble
Une tenue blanche maculée de sang comme celle de tout le monde
35 Des corps fatigués
Des yeux qui continuent
Pas moi
L'usine c'est une tenue que je garde une semaine et qui se cradifie et pue de plus en
plus au fil des jours
40 Machine le vendredi ou le samedi
J'imagine que pour elles et pour eux
Ce doit être affaire de dignité ou d'une certaine forme de noblesse
Que d'arriver propre et sentant bon à l'abattoir
Malgré ce qu'il y aura à faire
45 Le matin
Entre mes deux nuits
Je suis là sans y être
Comme si
J'étais en transition
50 La vraie vie sera à la débauche 2
Joseph PONTHUS, À la ligne, Feuillets d'usine (2019)
1 Embauche: l'embauche désigne le moment où l'on commence le travail.
2 Débauche: le mot s'emploie ici comme l'antonyme d'embauche. La débauche est le moment où l'on quitte le travail.
Deuxième partie: essai philosophique
Peut-on rester humain dans des conditions inhumaines ?
En vous appuyant sur le texte de Joseph Ponthus, vos lectures et vos connaissances philosophiques et littéraires, vous rédigerez une réflexion argumentée et structurée.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Peut-on rester humain dans des conditions inhumaines ?
Réponse : Proposition d'axes de réflexion et de plan pour l'essai : Introduction - Accroche : L'expérience des ouvriers d'usine agroalimentaire chez Joseph Ponthus (*À la ligne*), ou celle des déportés dans les camps (Primo Levi, Robert Antelme), confronte l'individu à une négation systématique de son statut de sujet. - Définition des termes : Les « conditions inhumaines » renvoient à des situations extrêmes (travail aliénant, violences institutionnelles, camps, misère absolue) qui réduisent l'être humain à sa pure matérialité biologique ou mécanique. « Rester humain » implique la préservation de la dignité morale, de la conscience réflexive, de la liberté intérieure et de la relation à autrui. - Problématique : Des conditions objectivement inhumaines anéantissent-elles inéluctablement l'humanité de celui qui les subit, ou l'humain trouve-t-il précisément dans l'épreuve des formes singulières de résistance morale, éthique ou esthétique ? I. L'emprise destructrice des conditions inhumaines : le risque de l'anéantissement de l'humain - L'aliénation par le travail répétitif et mécanisé (Marx, *Manuscrits de 1844*) : l'homme est dépossédé de son essence créatrice et réduit à un appendice de la machine. - L'usure du corps et l'hébétude de l'esprit : chez Ponthus, la fatigue perpétuelle, la perte des repères temporels (« le matin c'est la nuit ») et la saleté incrustée menacent l'estime de soi. - La régression à l'instinct de survie : dans les situations extrêmes (comme le décrit Primo Levi dans *Si c'est un homme*), l'urgence vitale peut détruire la solidarité et la conscience morale commune. II. Les micro-résistances quotidiennes : sauvegarder la dignité - Le soin de soi comme affirmation de soi : chez Ponthus, le fait de se doucher, de se parfumer avant l'embauche constitue une « affaire de dignité » et « une certaine forme de noblesse » face à la violence de l'abattoir. - Le maintien du sens moral et du lien à autrui : refuser la dégradation collective par le respect de règles élémentaires de pudeur et d'empathie (Kant : le respect dû à la personne comme fin en soi). - La résistance par la pensée et l'écriture : raconter, poétiser l'usine (écrire « à la ligne ») permet de réintroduire la liberté et le sujet pensant au cœur même de la contrainte. III. L'humanité redéfinie : une conquête tragique et non un état passif - L'humanité n'est pas un donné biologique inaltérable, mais une exigence éthique qui se met à l'épreuve du négatif (Sartre : la liberté en situation). - Témoigner comme acte d'humanité suprême : transmettre ce que l'on a vécu pour réinsérer l'expérience indicible dans la communauté des hommes (Robert Antelme, *L'Espèce humaine*). Conclusion - Bilan : Si les conditions inhumaines ont le pouvoir d'écraser physiquement et psychologiquement les individus, l'humanité subsiste souvent sous la forme d'une étincelle irréductible : un geste de dignité, un regard, la parole ou l'écriture.
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