Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) 2021 (jour 1)
Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)
Énoncé
Sujet 1 – Commentaire de texte
[20 points]
Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI e siècle.
Texte: Émile Zola, La Fortune des Rougon, chapitre V, 1871.
Silvère et Miette sont deux adolescents habitant deux maisons voisines dans une ville de Provence. Les jardins de ces maisons donnent accès à un puits partagé, mais sont séparés par un mur qui empêche les adolescents de se voir. Ils se sont rencontrés peu de temps avant ce passage.
Un matin, de fort bonne heure, Silvère, en venant tirer la provision d'eau de tante Dide 1, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant; mais il avait ébranlé la corde, l'eau agitée n'était plus qu'un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l'eau se fût rendormie, n'osant bouger, le cœur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l'eau s'élargissaient et se mouraient, il vit l'apparition se reformer. Elle oscilla 2 longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fantôme. Elle se fixa, enfin. C'était le visage souriant de Miette, avec son buste, son fichu de couleur, son corset blanc, ses bretelles bleues. Silvère s'aperçut à son tour dans l'autre glace. Alors, sachant tous deux qu'ils se voyaient, ils firent des signes de tête. Dans le premier moment, ils ne songèrent même pas à parler. Puis ils se saluèrent.
« Bonjour, Silvère.
— Bonjour, Miette. »
Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu'elles venaient de très loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu'il leur suffirait de parler bas pour s'entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles 3, penchés et se regardant, ils causèrent. Miette dit combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours. Elle travaillait à l'autre bout du Jas 4 et ne pouvait s'échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Silvère distinguait parfaitement, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irrité. Ils se faisaient leurs confidences, comme s'ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physionomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu'ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.
« Je savais, continua Miette avec une mine futée, que tu tirais de l'eau chaque jour à la même heure. J'entends, de la maison, grincer la poulie. Alors j'ai inventé un prétexte, j'ai prétendu que l'eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s'en doutât. »
Elle eut un rire d'innocente qui s'applaudit de sa ruse, et elle termina en disant:
« Mais je ne m'imaginais pas que nous nous verrions dans l'eau. »
C'était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l'enfance qui était encore en eux. Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand Miette eut déclaré qu'il lui fallait s'en aller, elle dit à Silvère qu'il pouvait tirer son seau d'eau. Mais Silvère n'osait remuer la corde: Miette était restée penchée, il voyait toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d'effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu'il donna au seau, l'eau frémit, le sourire de Miette pâlit. Il s'arrêta, pris d'une étrange crainte: il s'imaginait qu'il venait de la contrarier et qu'elle pleurait. Mais l'enfant lui cria: « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l'écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tempête. Tout disparut sous l'eau noire. Silvère alors se décida à emplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Miette, qui s'éloignait, de l'autre côté de la muraille.
1 Tante Dide: surnom donné à la grand-mère de Silvère, qui l'a recueilli et élevé.
2 Oscilla: trembla.
3 Margelles: bordures du puits.
4 Le Jas: nom du domaine sur lequel est construite la maison de Miette.
Vous ferez le commentaire du texte extrait de La Fortune des Rougon d'Émile Zola en vous aidant des pistes de lecture suivantes:
Vous montrerez quel rôle joue le puits dans les étapes d'une rencontre peu commune entre les deux personnages;
Puis vous montrerez comment s'exprime dans cette scène la naissance du sentiment amoureux chez les deux adolescents.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Commentaire de texte : Émile Zola, La Fortune des Rougon, chapitre V, 1871
Réponse : Proposition de plan détaillé et éléments de rédaction : ### Introduction - Accroche : Dans *La Fortune des Rougon* (1871), roman inaugural du cycle des *Rougon-Macquart*, Émile Zola dépeint les origines provinciales du Second Empire, mais ménage aussi des parenthèses idylliques et poétiques. - Présentation du texte : Au chapitre V, Silvère et Miette, séparés par un mur, se retrouvent au-dessus d'un puits mitoyen dont l'eau sert de miroir. - Problématique : Comment cette scène de rencontre singulière transforme-t-elle un lieu utilitaire en un cadre féerique célébrant la naissance pudique et poétique de l'amour adolescent ? - Annonce du plan : Nous verrons d'abord comment le puits joue le rôle d'un espace magique et théâtral qui permet de dépasser la séparation physique. Nous montrerons ensuite comment ce cadre enchanteur exprime l'éveil sensible et naïf du sentiment amoureux. --- ### Axe I – Le puits : un espace singulier, magique et transmetteur 1. Un obstacle transformé en passerelle : - Le mur sépare les corps, mais le puits réunit les reflets et les voix. - L'eau agit comme un « miroir » (« dans l'autre glace »), une surface sensible et vivante qui oscille avant de fixer l'image. - Dimension féerique : Miette apparaît d'abord comme un « fantôme » d'une « grâce vague », ce qui donne à l'épisode une atmosphère de conte. 2. Une caisse de résonance intimiste : - L'acoustique du puits (« trou humide », « résonnait au moindre souffle ») métamorphose les voix en une mélodie douce (« chant léger des voix entendues le soir »). - Secret et complicité : il leur suffit de « parler bas pour s'entendre ». Le puits devient un espace clos, protégé du regard des adultes (« profondeurs discrètes »). 3. Une dramaturgie liée à l'eau : - Les gestes du travail quotidien (la poulie, la corde, le seau) rythment les étapes de la rencontre : apparition, reconnaissance, salut, conversation, séparation. - L'image est fragile : troubler l'eau, c'est effacer le visage aimé (« l'eau frémit, le sourire de Miette pâlit »). La rencontre s'achève par une « tempête » qui engloutit tout sous « l'eau noire ». --- ### Axe II – L'éveil et l'expression du sentiment amoureux adolescent 1. Une idylle teintée d'enfance et d'innocence : - Vocabulaire de l'enfance : « l'enfance qui était encore en eux », « rire d'innocente », « l'enfant lui cria ». - Dimension ludique : la rencontre est un « jeu nouveau » où l'on parle « pour voir remuer leurs lèvres ». - Ruse naïve de Miette pour justifier sa venue (« l'eau de ce puits cuisait mieux les légumes »). 2. La naissance du trouble et de la passion : - Manifestations physiques de l'émotion : « tressaillement », « cœur battant à grands coups ». - Gravité nouvelle des sentiments : douleur de la séparation (« combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours »). S'y ajoute une empathie immédiate : Silvère a peur d'avoir fait pleurer Miette (« pris d'une étrange crainte »). - Fusion des gestes et des émotions : moue de dépit et « balancement de tête irrité » se répondent, « comme s'ils se fussent trouvés face à face ». 3. Un amour pudique, sacralisé et rituel : - Silvère contemple une image idéalisée : l'apparition, le portrait précis de Miette (fichu, corset blanc, bretelles bleues), et le refus d'« effacer ce sourire ». - Le serment du « rendez-vous matinal », promis « sur tous les tons », institue un rituel amoureux secret. - Le point de vue interne de Silvère et la poésie du passage (harmonie sonore, lumière, eau) font de l'amour une expérience quasi mystique. - La « tempête » et « l'eau noire » peuvent se lire comme un présage du destin tragique du couple, qui annonce leur mort à la fin du roman. --- ### Conclusion - Bilan : Le puits, lieu banal du quotidien, devient sous la plume de Zola un espace merveilleux. Il abolit l'obstacle du mur et permet une rencontre par le reflet et l'écho. Il accompagne aussi, dans le secret, la naissance d'un amour à la fois enfantin, ludique et déjà profond. - Réponse à la problématique : Le décor et le sentiment se répondent : la fragilité de l'image dans l'eau traduit la délicatesse et la vulnérabilité de cet amour naissant. - Ouverture : On peut rapprocher cette scène du mythe de Pyrame et Thisbé, amants séparés par un mur qui communiquent par une fente. On peut aussi penser au motif du miroir de Narcisse : chez Zola, le reflet ne renvoie plus à soi-même, mais à l'autre aimé.
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