Exercice Deuxième partie - Essai littéraire · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Centres étrangers (Afrique) 2023 (jour 2)

Thème : Les métamorphoses du moi · Tiré du sujet Jour 2 (2023)

Énoncé

Qu'on compare, dans la vie commune, la part laissée à l'égoïsme pur et celle que prend « l'altruisme », on verra combien la première est relativement petite; même les plaisirs les plus égoïstes parce qu'ils sont tout physiques, comme le plaisir de boire ou de manger, n'acquièrent tout leur charme que quand nous les partageons avec autrui. Cette part prédominante des sentiments sociables doit se retrouver dans toutes nos jouissances et dans toutes nos peines. Aussi l'égoïsme pur ne serait-il pas seulement, comme nous l'avons montré, une sorte de mutilation de soi; il serait une impossibilité. Ni mes douleurs, ni mon plaisir ne sont absolument miens. Les feuilles épineuses de l'agave, avant de se développer et s'étaler en bandes énormes restent longtemps appliquées l'une sur l'autre et formant comme un seul cœur; à ce moment, les épines de chaque feuille s'impriment sur sa voisine. Plus tard, toutes ces feuilles ont beau grandir et s'écarter, cette marque leur reste et grandit même avec elles: c'est un sceau de douleur fixé sur elles pour la vie. La même chose se passe dans notre cœur, où viennent s'imprimer, dès le sein maternel, toutes les joies et toutes les douleurs du genre humain: sur chacun de nous, quoiqu'il fasse, ce sceau doit rester. De même que le moi, en somme, est pour la psychologie contemporaine une illusion, qu'il n'y a pas de personnalité séparée, que nous sommes composés d'une infinité d'êtres et de petites consciences ou états de conscience, ainsi le plaisir égoïste, pourrait-on dire, est une illusion: mon plaisir à moi n'existe pas sans le plaisir des autres, je sens que toute la société doit y collaborer plus ou moins, depuis la petite société qui m'entoure, ma famille, jusqu'à la grande société où je vis.

Jean-Marie Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (1884)

Deuxième partie - Essai littéraire

La littérature n'est-elle qu'un « plaisir égoïste » ?

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La littérature n'est-elle qu'un « plaisir égoïste » ?

Réponse : Pistes de réflexion et plan possible pour l'essai littéraire : Introduction : - Accroche : La lecture se pratique souvent dans le retrait, le silence et la solitude intime du lecteur face à la page. - Problématisation : Si la littérature procure une jouissance esthétique et introspective qui semble isoler l'individu du monde, n'est-elle pas avant tout une expérience de décentrement, d'ouverture à l'altérité et de communion sociale, à l'image de ce que soutient Guyau pour qui tout plaisir profond implique la société ? - Annonce du plan. I. En apparence, la littérature offre un plaisir solitaire et individualiste : - L'isolement protecteur : lire permet de fuir la réalité commune, de s'abstraire des obligations sociales (le culte du moi chez Barrès, la tour d'ivoire de Flaubert, le désœuvrement esthétique de des Esseintes dans *À rebours* de Huysmans). - L'expérience intime et le repli sur soi : l'identification égocentrique aux personnages ou la quête d'une pure délectation formelle (l'Art pour l'Art de Gautier). II. Cependant, la lecture est un exercice fondamental d'empathie et d'accès à autrui : - La découverte de l'autre : la littérature permet d'habiter d'autres consciences, de ressentir les douleurs et joies d'êtres différents de soi, abolissant ainsi l'égoïsme borné (Montaigne et la conversation avec les auteurs dans les *Essais* ; Proust pour qui « par l'art seulement nous pouvons sortir de nous-mêmes »). - L'élargissement de l'expérience humaine : le roman et la poésie éveillent la compassion et la sensibilité morale en rendant sensibles les détresses d'autrui (Hugo dans *Les Misérables*, George Sand). III. La littérature comme lien social et acte de partage civique : - L'engagement dans la cité : l'écrivain s'adresse à une communauté de lecteurs pour éveiller les consciences face aux injustices (Sartre et la littérature engagée dans *Qu'est-ce que la littérature ?*, Zola avec « J'accuse »). - La création d'une mémoire et d'un imaginaire collectifs : l'œuvre littéraire circule, suscite le débat, nourrit la conversation et tisse une culture partagée qui lie les générations et les peuples entre eux. Conclusion : Loin d'être un plaisir égoïste, la littérature n'utilise le détour de l'intime que pour mieux universaliser l'expérience humaine et réaffirmer la solidarité constitutive de nos consciences.

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