Exercice I - A · Bac STMG Français Antilles-Guyane remplacement 2021
Thème : Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2021)
Énoncé
I - Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
A.- Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte I, scène 1, 1834.
Une place devant le château.
LE CHŒUR – Doucement bercé sur sa mule fringante, messer¹ Blazius² s’avance dans les bluets fleuris, vêtu de neuf, l’écritoire au côté. Comme un poupon sur l’oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater noster ³ dans son triple menton. Salut, maître Blazius, vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique.
MAITRE BLAZIUS – Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d’importance m’apportent ici premièrement un verre de vin frais.
LE CHŒUR – Voilà notre plus grande écuelle; buvez, maître Blazius; le vin est bon; vous parlerez après.
MAITRE BLAZIUS – Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur, vient d’atteindre à sa majorité, et qu’il est reçu docteur à Paris. Il revient aujourd’hui même au château, la bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or⁴; il ne voit pas un brin d’herbe à terre, qu’il ne vous dise comment cela s’appelle en latin; et quand il fait du vent ou qu’il pleut, il vous dit tout clairement pourquoi. Vous ouvririez des yeux grands comme la porte que voilà, de le voir dérouler un des parchemins qu’il a coloriés d’encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire à personne. Enfin c’est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce que je viens d’annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l’âge de quatre ans; ainsi donc, mes bons amis, apportez une chaise que je descende un peu de cette mule-ci sans me casser le cou; la bête est tant soit peu rétive, et je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant d’entrer.
LE CHŒUR – Buvez, maître Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu naître le petit Perdican, et il n’était pas besoin, du moment qu’il arrive, de nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l’enfant dans le cœur de l’homme !
MAITRE BLAZIUS – Ma foi, l’écuelle est vide; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu; j’ai préparé, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prétention qui plairont à monseigneur; je vais tirer la cloche. (Il sort.)
LE CHŒUR – Durement cahotée sur son âne essoufflé, dame Pluche gravit la colline; son écuyer transi gourdine à tour de bras le pauvre animal, qui hoche la tête, un chardon entre les dents. Ses longues jambes maigres trépignent de colère, tandis que, de ses mains osseuses, elle égratigne son chapelet. Bonjour donc, dame Pluche; vous arrivez comme la fièvre, avec le vent qui fait jaunir les bois.
DAME PLUCHE – Un verre d’eau, canaille que vous êtes ! un verre d’eau et un peu de vinaigre !
LE CHŒUR – D’où venez-vous, Pluche, ma mie ? Vos faux cheveux sont couverts de poussière; voilà un toupet⁵ de gâté, et votre chaste robe est retroussée jusqu’à vos vénérables jarretières.
DAME PLUCHE – Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce de votre maître⁶, arrive aujourd’hui au château. Elle a quitté le couvent sur l’ordre exprès de monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se doit, le bon bien qu’elle a de sa mère. Son éducation, Dieu merci, est terminée; et ceux qui la verront auront la joie de respirer une glorieuse fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n’y a rien eu de si pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnain⁷; que le seigneur Dieu du ciel la conduise ! Ainsi soit-il ! Rangez-vous, canaille; il me semble que j’ai les jambes enflées.
LE CHŒUR – Défripez-vous, honnête Pluche; et quand vous prierez Dieu, demandez de la pluie; nos blés sont secs comme vos tibias.
DAME PLUCHE – Vous m’avez apporté de l’eau dans une écuelle qui sent la cuisine; donnez-moi la main pour descendre; vous êtes des butors et des malappris. (Elle sort.)
LE CHŒUR – Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse appeler. Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans l’air aujourd’hui. (Ils sortent.)
¹ Messer: mot italien utilisé dans un style plaisant pour « maître ».
² Blazius: personnage pédant dans le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier.
³ Pater Noster: titre en latin d’une prière, « Notre Père ».
⁴ Livre d'or: livre où sont inscrits des noms et des faits illustres.
⁵ Toupet: faux cheveux arrangés sur le front.
⁶ Maître: Camille est la nièce du père de Perdican.
⁷ Nonnain: ici diminutif de « nonne », religieuse.
Vous proposerez un commentaire de cet extrait de On ne badine pas avec l'amour d'Alfred de Musset. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à:
La scène d'exposition et sa dimension satirique.
L'opposition existant entre les deux grotesques, Blazius et Pluche.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous proposerez un commentaire de cet extrait de On ne badine pas avec l'amour d'Alfred de Musset. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à : - La scène d'exposition et sa dimension satirique ; - L'opposition existant entre les deux grotesques, Blazius et Pluche.
Réponse : Proposition d'organisation pour le commentaire composé : Introduction : - Accroche : En 1834, Alfred de Musset publie *On ne badine pas avec l'amour* dans la *Revue des Deux Mondes*. La pièce relève de son « spectacle dans un fauteuil », un théâtre libéré des contraintes scéniques traditionnelles. - Situation du texte : La scène 1 de l'acte I est la scène d'exposition. Le Chœur des villageois accueille successivement deux gouverneurs ridicules, maître Blazius puis dame Pluche. Ils annoncent le retour de Perdican et celui de Camille. - Problématique : Comment cette scène d'exposition originale prépare-t-elle les enjeux de la pièce sous les dehors d'une farce satirique opposant deux grotesques ? - Annonce du plan : 1. Une scène d'exposition à la fois efficace et déroutante. 2. Une satire fondée sur l'antithèse des deux grotesques. 3. L'amorce discrète des tensions et du drame à venir. --- Axe 1 : Une scène d'exposition théâtrale originale et rythmée - La réinvention du Chœur : Hérité de la tragédie antique, le Chœur est transposé dans un univers villageois et familier. Il est à la fois interlocuteur, commentateur ironique et meneur de jeu. Ses descriptions au présent (« s'avance », « gravit la colline ») jouent le rôle de didascalies poétiques. - La fonction informative : La scène présente les protagonistes absents, Perdican et Camille. Elle évoque leur passé : l'enfance (« Nous avons vu naître le petit Perdican »), le doctorat à Paris, le couvent. Elle annonce l'événement déclencheur : leur retour simultané au château, « aujourd'hui même ». La didascalie initiale fixe le lieu : « Une place devant le château ». - Une structure en diptyque symétrique : On retrouve deux fois la même séquence : - l'arrivée sur une monture (mule, puis âne) ; - le portrait par le Chœur ; - la demande d'une boisson ; - l'annonce du héros ou de l'héroïne ; - la sortie du personnage. La dernière réplique, « quelque joyeuse bombance est dans l'air », relance l'attente du spectateur. --- Axe 2 : Deux portraits satiriques fondés sur le grotesque et l'antithèse - Blazius, rotondité, vin et pédanterie : - Son portrait est placé sous le signe de l'embonpoint : « ventre rebondi », « triple menton », « amphore antique », « poupon », arrivée « au temps de la vendange ». - C'est un pédant ivrogne de veine rabelaisienne : il exige du vin avant de parler et vide l'écuelle. - Il est vaniteux : « cela me fait quelque honneur, à moi ». Sa piété est mécanique (« il marmotte un Pater noster »). - Dame Pluche, sécheresse, aigreur et bigoterie : - Elle est l'antithèse exacte de Blazius. Elle réclame « de l'eau » et « du vinaigre ». - Elle est décrite maigre et osseuse (« longues jambes maigres », « mains osseuses », « tibias ») et associée à la fièvre et à l'automne. - Elle se montre agressive et méprisante (« canaille », « manants », « butors »). Sa dévotion est hypocrite et nerveuse : elle « égratigne son chapelet ». - Le Chœur la ridiculise : « faux cheveux », « chaste robe [...] retroussée », « nos blés sont secs comme vos tibias ». - Le mélange des registres : - Musset pratique le grotesque romantique théorisé par Hugo. - La trivialité physique et les injures côtoient le lyrisme des descriptions du Chœur (« bluets fleuris », « le vent qui fait jaunir les bois »). - L'ironie du Chœur fait de lui le complice du spectateur. --- Axe 3 : L'envers du tableau comique : l'annonce des périls pour la jeunesse - L'éducation de Perdican, entre savoir brillant et risque de pédanterie : - Blazius vante son érudition hyperbolique : latin, « livre d'or », « diamant fin des pieds à la tête ». - Mais le Chœur exprime un doute : « Puissions-nous retrouver l'enfant dans le cœur de l'homme ! ». Le savoir parisien a peut-être altéré la spontanéité de l'enfance. - L'éducation de Camille, une pureté inquiétante : - Pluche accumule les images de l'innocence : « si pur, si ange, si agneau, si colombe ». - Cette éducation conventuelle fait pressentir une jeune fille formée à la méfiance envers l'amour et le monde. - L'aspect matériel de son retour, recueillir « le bon bien qu'elle a de sa mère », laisse deviner des intérêts de famille. - Des éducateurs indignes et un double programme : - Les deux formateurs de la jeunesse sont des fantoches, ce qui jette le soupçon sur l'éducation reçue. - La symétrie des deux annonces prépare la rencontre, et l'affrontement, de deux éducations opposées. - Le titre en forme de proverbe rappelle que l'amour n'est pas un jeu : sous la farce se profile le drame. --- Conclusion : - Bilan : La scène remplit pleinement sa fonction d'exposition, mais de manière originale : un Chœur rustique et ironique, une construction en diptyque, deux grotesques antithétiques qui font rire de la pédanterie et de la bigoterie. - Portée : Sous la légèreté de la farce, elle annonce déjà le conflit entre deux éducations et entre l'enfance perdue et l'âge adulte. C'est le mélange de comédie et de drame propre au théâtre de Musset. - Ouverture : On peut rapprocher la scène du drame romantique hugolien et de son esthétique du grotesque. On peut aussi évoquer le dénouement tragique de la pièce, qui donne rétrospectivement tout son sens à cette ouverture joyeuse.
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