Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Antilles-Guyane remplacement 2023
Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2023)
Énoncé
1- Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle.
Pierre Michon, Vies minuscules, « Vie des frères Bakroot », 1984.
Accompagné par sa mère, le jeune narrateur s'installe pour la première fois en pension dans un lycée. À cette époque, la rentrée avait lieu en octobre. On intégrait le lycée dès la 6 e.
Ma mère, donc, un jour d'octobre, me conduisit dans cette maison magique d'où je pensais sortir papillon. La butte que couronne le lycée porte des marronniers qui se défeuillaient; le haut bâtiment où des briques éteintes alternent avec des granits perdait superbement le noir de ses ardoises dans le ciel noir. Il me parut multiple, orthogone 1 et fatal, caverneux comme un temple, une caserne de lanciers ou de centaures; je n'eusse pas été surpris que le Panthéon, ou aussi bien le Parthénon 2, dont je ne connaissais que les noms et que je confondais l'un et l'autre, y ressemblassent. C'est que là aussi se tapissait le Savoir, bête antique, inexistante et pourtant goulue 3, qui vous prive de votre mère et vous livre, à dix ans, à un simulacre 4 du monde; de cela s'émouvait le vent dans les marronniers démontés.
L'après-midi s'écoula en formalités d'installation; ma mère s'activait à la lingerie, au dortoir, à l'étude; mon nom apparaissait sur des placards, un lit. Je ne m'y reconnaissais pas; mon identité était dans ces jupes que je suivais, craintif et honteux de ma crainte, la présence de ces garçons malhabiles mais indiscrets m'interdisant de me jeter vers elles, d'y redevenir petit, d'y renoncer à mes prérogatives 5 absurdes dont l'usage m'épouvantait.
Le soir vint, nous nous séparâmes; mon cœur s'élançait avec celle qui partait, prenait la micheline 6, consterné arrivait à Mourioux 7 où je n'étais pas; que faisait ici mon corps de plomb ? La récréation nocturne me jeta dehors: le grand vent soulevait dans la cour toute noire d'étranges papiers froissés, lunaires mais obscurs, des journaux ouverts qui soudain s'enlevaient et trouaient la nuit, tout blancs et spectraux comme des hiboux, à la merci 8 d'un rien, tournoyant, ils sombraient. Je m'abîmais dans ces disparitions infimes: je pleurais et déguisais mes pleurs.
1 orthogone: qui forme un angle droit
2 Panthéon: temple de Rome dédié à tous les dieux; monument parisien. Parthénon: temple situé sur l'Acropole d'Athènes
3 goulue: glouton
4 simulacre: apparition, fantôme, vision sans réalité
5 prérogatives: avantages
6 micheline: petite voiture automotrice qui circule sur des rails
7 Mourioux: ville où habite la mère du narrateur
8 à la merci d'un rien: qu'un rien peut détruire
Vous commenterez ce texte. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à:
une séparation
un lieu inquiétant
une vision poétique de la rentrée

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous commenterez ce texte. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à : une séparation, un lieu inquiétant, une vision poétique de la rentrée
Réponse : Proposition de parcours de lecture et plan détaillé : Introduction : - Accroche : En 1984, Pierre Michon publie *Vies minuscules*, recueil autobiographique et fictionnel. Il y fait revivre des existences obscures dans une langue classique et poétique. - Présentation du texte : Dans « Vie des frères Bakroot », le narrateur raconte son entrée en sixième comme pensionnaire au lycée, à dix ans. - Problématique : Comment cette scène de rentrée transforme-t-elle le déchirement intime de la séparation en un récit initiatique et poétique, teinté de mythe et d'angoisse ? - Annonce du plan : 1. L'épreuve de la séparation. 2. Un lieu inquiétant, transfiguré par le mythe. 3. Une vision poétique de la rentrée. Axe 1 : L'épreuve de la séparation, une rupture douloureuse de l'enfance - La rupture du lien maternel : La mère est d'abord une présence protectrice (« ces jupes que je suivais »). Puis vient la séparation, brutale et brève (« Le soir vint, nous nous séparâmes »). Elle scinde l'être en deux : le cœur part avec la mère dans la micheline jusqu'à Mourioux, le « corps de plomb » reste au lycée. L'interrogation « que faisait ici mon corps de plomb ? » exprime ce sentiment d'absurdité. - La perte des repères identitaires : Le nom est réduit à une étiquette (« mon nom apparaissait sur des placards, un lit. Je ne m'y reconnaissais pas »). L'identité reste du côté de la mère (« mon identité était dans ces jupes »). - Le renoncement forcé à l'enfance : L'enfant est tenté de « redevenir petit ». Le regard des autres garçons l'en empêche : il est « craintif et honteux de [sa] crainte ». Il doit assumer des « prérogatives absurdes » de grand, qui l'épouvantent. Axe 2 : Un lieu inquiétant, la métamorphose mythologique du lycée - Une architecture écrasante et funèbre : Le lycée domine une « butte » qu'il « couronne ». Les adjectifs sont sévères (« multiple, orthogone et fatal », « caverneux »). Le champ lexical de l'obscurité domine (« briques éteintes », « le noir de ses ardoises dans le ciel noir »), et la répétition de « noir » renforce cette impression. - L'imaginaire antique et guerrier : Le bâtiment est comparé à un « temple », à une « caserne de lanciers ou de centaures », au « Panthéon » et au « Parthénon ». La confusion naïve entre ces deux noms trahit le regard de l'enfant, qui sacralise et redoute à la fois ce lieu. - L'allégorie du Savoir : Le Savoir devient une « bête antique, inexistante et pourtant goulue » qui « se tapissait » là. Ce monstre dévorateur arrache l'enfant à sa mère et le livre à un « simulacre du monde ». La nature elle-même participe à ce drame : « de cela s'émouvait le vent dans les marronniers démontés ». Axe 3 : Une vision poétique de la rentrée et la sublimation du chagrin - L'illusion initiale de la métamorphose : La rentrée est d'abord imaginée comme une éclosion (« maison magique d'où je pensais sortir papillon »). Ce rêve est démenti aussitôt par la description sombre du lycée. - Le spectacle nocturne et fantastique de la cour : Pendant la récréation nocturne, les papiers deviennent des créatures spectrales (« lunaires mais obscurs », « tout blancs et spectraux comme des hiboux »). Le rythme de la phrase est haché (« à la merci d'un rien, tournoyant, ils sombraient ») et mime leur chute. - L'accord entre le paysage et l'âme : Le décor reflète les états intérieurs, à la manière romantique. L'automne et les marronniers qui « se défeuillaient » disent la perte. Le vent et la nuit traduisent le désarroi. Les papiers qui disparaissent figurent l'enfant lui-même, fragile et englouti (« Je m'abîmais dans ces disparitions infimes »). La chute finale, « je pleurais et déguisais mes pleurs », réunit le chagrin et la pudeur imposée. La prose poétique, avec son imparfait du subjonctif, ses rythmes ternaires et ses antithèses, sublime ce chagrin minuscule. Conclusion : - Bilan : Michon transforme un épisode banal, la première rentrée en pension, en une scène de rupture initiatique. La séparation d'avec la mère, le lycée changé en temple monstrueux et la nuit fantastique de la cour disent l'arrachement à l'enfance. - Portée : Le regard de l'adulte, qui écrit avec une langue savante, se superpose à la sensibilité de l'enfant. Cette distance nuance le pathétique d'une légère ironie. - Ouverture : On peut rapprocher ce texte d'autres récits d'enfance et d'internat, par exemple Vallès, *L'Enfant*, ou Alain-Fournier, *Le Grand Meaulnes*.
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