Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Antilles-Guyane session normale 2022

Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)

Énoncé

Vous traiterez au choix, l'un des deux sujets suivants:

1- Commentaire de texte (20 points)

Objet d'étude: le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

Jean Rouaud, Les Champs d'honneur, PARTIE I, chapitre 7, 1990.

Chaque été, les grands-parents paternels du narrateur partent se reposer dans le midi chez leur fille Lucie et leur beau-fils John. Le grand-père, Alphonse Burgaud, est un être solitaire, peu bavard et distant qui passe la plus grande partie du séjour dans un fauteuil de rotin, à l'ombre d'un acacia, après sa promenade matinale. Un matin, le fauteuil reste vide.

Tous les ouvriers du domaine, d'anciens harkis pour la plupart, étaient mobilisés, chacun mettant d'autant plus de cœur à l'ouvrage que monsieur Burgaud avait eu un mot aimable pour lui. Grand-mère recommandait de fouiller les buissons, sonder les citernes, emprunter les chemins abandonnés, de bien ouvrir l'œil, et, si l'on découvrait Alphonse victime d'un serpent, surtout ne pas le forcer à marcher, ce qui par une accélération de la circulation sanguine lui serait fatal. Il fallait appeler, on arriverait avec le sérum, que chacun emporte un sifflet, une trompe, un tambour, qu'il lance le chant du muezzin ou le cri des bûcherons, ainsi gagnerait-on de précieuses secondes. Elle avait découpé le terrain en quatre zones, réparti les hommes en quatre groupes. Elle dirigeait les opérations, demandant de temps en temps son avis à John qui se contentait d'approuver. Ils progresseraient déployés selon la technique de la battue. Les quelques chasseurs de sangliers, d'authentiques Hurons des Maures qui se vantaient de connaître le moindre pouce de terrain, fanfaronnaient devant grand-mère: « Ne vous inquiétez pas, madame Burgaud, on vous le ramènera, votre mari. »

Ils ne ramenèrent rien du tout. A trois heures, le dernier groupe rentrait bredouille. C'était délicat en cette période d'incendie, des feux à répétition, mais, comme depuis plusieurs jours la situation était calme, le mistral tombé, on fit alors appel aux pompiers.

Les jeeps rouges et le camion des premiers secours étaient alignés en file indienne dans l'allée quand un petit homme chapeauté, vêtu de clair, passa en revue, intrigué, cet imposant déploiement. L'autocar, par une faveur spéciale au vu de son âge avancé, l'a déposé devant l'entrée marquée par les cyprès. Sa cigarette n'est consumée qu'à moitié qui pend à ses lèvres, mais, considérant la situation, il lui vient à l'idée sans plus attendre de l'écraser. A tout hasard, il enfouit le mégot dans sa poche. De sa canne de bambou, il soulève un coin de bâche qui camoufle une civière heureusement inoccupée. Il lui semble qu'on s'agite beaucoup devant la maison, où l'on a dressé la longue table des vendangeurs. Les verres vides y impriment des cachets rosés qui scintillent au soleil déclinant. A peu de distance, un groupe de volontaires entoure le capitaine des pompiers. Tous lèvent les yeux très loin vers les collines, suivant en cela le doigt de l'homme sanglé dans son épais cuir noir. De ce fait, personne ne remarque le nouvel arrivant qui se joint à eux, écoute et, profitant d'un silence, risque cette question: « Il y a le feu ? »

Il était près de sept heures. Une dizaine de bénévoles assistés du chef d'un corps d'élite venait de retrouver grand-père.

Vous commenterez cet extrait des Champs d'honneur de Jean Rouaud. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à:

une disparition inquiétante

la mise en scène du retour

un tableau comique

Énoncé: Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Antilles-Guyane session normale 2022

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous commenterez cet extrait des Champs d'honneur de Jean Rouaud. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à : une disparition inquiétante, la mise en scène du retour, un tableau comique.

Réponse : Introduction : Dans Les Champs d'honneur (1990), Jean Rouaud évoque sa famille avec une tendresse teintée d'humour. Dans cet extrait, la disparition du grand-père Alphonse déclenche une vaste opération de recherche. Celle-ci se dénoue de manière inattendue : le disparu revient seul, sans que personne ne le remarque. On verra comment le récit construit une inquiétude croissante, met en scène un retour surprenant, puis bascule dans un tableau comique. I. Une disparition inquiétante - Une absence qui rompt une habitude immuable : « Un matin, le fauteuil reste vide ». - Une mobilisation générale : « Tous les ouvriers du domaine […] étaient mobilisés ». - Des consignes de la grand-mère rapportées au discours indirect libre : accumulation d'infinitifs (« fouiller, sonder, emprunter »), crainte du serpent, sérum, signaux sonores. - Une organisation quasi militaire : « quatre zones », « quatre groupes », « technique de la battue », la grand-mère en chef d'état-major face à un John effacé. - Un échec qui aggrave l'angoisse : - l'assurance des chasseurs (« on vous le ramènera ») est démentie par la phrase sèche « Ils ne ramenèrent rien du tout » ; - les repères temporels jalonnent l'attente (« trois heures ») ; - on recourt aux pompiers malgré le risque d'incendie ; - la civière sous la bâche fait planer l'idée de la mort. II. La mise en scène du retour - Le point de vue bascule. Après le « déploiement » des secours (jeeps rouges, camion « en file indienne »), le récit adopte le regard d'un « petit homme chapeauté, vêtu de clair », d'abord anonyme et « intrigué ». Le lecteur comprend peu à peu qu'il s'agit du grand-père. - Le passage au présent de narration (« l'a déposé », « il enfouit », « il soulève ») ralentit la scène et la rend presque cinématographique. - Le personnage se révèle par une suite de petits gestes précis : - il arrive en autocar « au vu de son âge avancé » ; - il éteint sa cigarette par prudence en période d'incendie et range le mégot dans sa poche ; - il soulève de sa canne la bâche de la civière « heureusement inoccupée » ; - il remarque les verres et la table des vendangeurs. - Son retour est un non-événement : « personne ne remarque le nouvel arrivant ». Tous les regards, guidés par le capitaine, se tournent « très loin vers les collines », alors que celui qu'on cherche est tout près. III. Un tableau comique - Un comique de situation : le disparu se joint à ceux qui le cherchent et demande, naïvement, « Il y a le feu ? ». Il ignore être lui-même la cause de toute cette agitation. - Le décalage entre l'énormité des moyens et la banalité de l'incident : une simple promenade prolongée. - Une ironie du narrateur visible dans plusieurs procédés : - l'hyperbole et le registre héroï-comique (« authentiques Hurons des Maures », « fanfaronnaient », « corps d'élite », l'« homme sanglé dans son épais cuir noir ») ; - l'antiphrase finale : « Une dizaine de bénévoles assistés du chef d'un corps d'élite venait de retrouver grand-père », alors qu'il est revenu seul. - Un portrait tendre : celui d'un vieil homme discret, effacé et décalé, et d'une grand-mère énergique et dévouée. Conclusion : Rouaud construit une tension dramatique pour mieux la désamorcer. Le retour inaperçu du grand-père transforme l'angoisse en scène burlesque. L'ironie bienveillante du narrateur révèle l'affection qu'il porte à ses grands-parents, ainsi que la solitude discrète d'Alphonse, absent même au cœur de l'agitation qu'il provoque.

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