Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Amérique du Nord session normale 2024
Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)
Énoncé
1- Commentaire (20 points)
OBJET D'ÉTUDE
Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXI e siècle
Romain GARY [1914-1980], Les Cerfs-volants, Chapitre VI, 1980.
Lorsqu'il avait dix ans, alors qu'il jouait dans les environs de la ferme où il vit, le narrateur a rencontré une jeune fille dont il est immédiatement tombé amoureux: Elisabeth de Bronicka, surnommée Lila, en vacances dans une maison de famille. Quatre années plus tard, il est invité chez elle; l'extrait s'ouvre au moment où, après ces retrouvailles, il rentre chez lui.
Je rentrai chez moi résolu à devenir « quelqu'un », et ce dans les plus brefs délais, de
préférence avant le départ de mes nouveaux amis 1, ce qui se traduisit par une forte fièvre:
je dus garder le lit pendant plusieurs jours. Au cours de mon délire, je découvris en moi le
pouvoir de conquérir les galaxies et recueillis des lèvres de Lila un baiser en guise de re-
5 merciement. Je me souviens qu'au retour d'une planète particulièrement hostile, après une
expédition au cours de laquelle j'avais fait cent mille prisonniers nubiens 2 — j'ignorais le
sens du mot nubien, mais il me paraissait convenir admirablement à ces prédateurs inter-
stellaires — j'avais revêtu, afin d'offrir mon nouveau royaume en hommage à Lila, un costume
si chargé de pierreries, qu'il y eut soudain parmi les plus brillantes étoiles une véritable
10 panique, à la vue de cet intense rayonnement qui montait d'une terre n'ayant tenu jusque-
là qu'une place très modeste parmi les années-lumière.
Ma maladie prit fin de la plus douce des façons. Il faisait très sombre dans ma chambre;
les volets étaient fermés, les rideaux tirés, car on craignait que la rougeole 3 ne se déclarât
brutalement après ces quelques jours d'hésitation et, à cette époque, un des aspects du
15 traitement était de garder le malade dans le noir, afin de protéger ses yeux. Le docteur
Gardieu se montrait d'autant plus inquiet que j'avais déjà quatorze ans et la rougeole avait
du retard. Il devait être midi, à en juger par la lumière qui s'engouffra dans la chambre lors-
que la porte s'ouvrit et Lila apparut, suivie par le chauffeur, Mr. Jones, les bras chargés
d'une énorme corbeille de fruits; derrière elle venait mon oncle, qui ne cessait de mettre en
20 garde Mademoiselle contre le risque de fatale contagion. Lila resta un moment à la porte et,
malgré mon extrême émoi 4, je ne pus m'empêcher de sentir ce qu'il y avait de prémédité
dans cette pose qu'elle gardait sur fond de clarté, jouant d'une main avec sa chevelure. S'il
s'agissait bien de moi dans cette visite, il y avait là avant tout un moment théâtral, celui
d'une jeune fille amoureuse qui vient se pencher sur le lit d'un mourant, ce qui, sans exclure
25 réellement l'amour et la mort, les faisait néanmoins passer au rang d'accessoires. Pendant
que le chauffeur déposait sur la table la corbeille de fruits exotiques, Lila garda encore
quelques instants sa pose, puis traversa vivement la chambre, vint se pencher sur moi et
m'effleura la joue d'un baiser, cependant que mon oncle rappelait une fois de plus à Made-
moiselle la puissance saisissante et néfaste des microbes dont mon corps était peut-être
30 chargé.
— Tu ne vas quand même pas mourir de maladie ? me demanda-t-elle, comme si elle
attendait de moi quelque tout autre et admirable façon de quitter la terre.
— Ne me touche pas, tu vas peut-être l'attraper.
Elle s'assit sur le lit.
35 — À quoi ça sert d'aimer quelqu'un, si on a peur de l'attraper ?
Une vague de bonne chaleur me monta à la tête.
1 mes nouveaux amis: le narrateur désigne ainsi la famille de Lila qu'il vient de rencontrer.
2 nubiens: peuple d'Afrique du Nord-Est.
3 rougeole: maladie infantile potentiellement mortelle, que l'on craignait particulièrement avant la généralisation de la vaccination.
4 émoi: émotion vive, trouble, agitation.
Vous ferez le commentaire de ce texte.
Compare ta réponse avec la proposition de corrigé ci-dessous.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous ferez le commentaire de ce texte.
Réponse : Proposition de plan de commentaire (le corrigé n'est pas officiel, c'est une aide à l'autoévaluation) : Introduction L'extrait est tiré du chapitre VI des *Cerfs-volants* (1980), dernier roman de Romain Gary. Le narrateur, amoureux de Lila depuis l'âge de dix ans, vient de la retrouver quatre ans plus tard. De retour chez lui, il est pris d'une forte fièvre, et l'on craint qu'une rougeole ne se déclare. Lila vient alors lui rendre visite. Le texte mêle lyrisme, humour et théâtralité pour peindre les premiers émois amoureux. On étudiera d'abord le récit rétrospectif et ironique d'un amour adolescent exalté, puis la mise en scène théâtrale de la visite de Lila, enfin le dialogue final qui révèle la personnalité de Lila et la force de l'amour. I. Un récit rétrospectif teinté d'ironie - Le narrateur adulte raconte avec recul l'exaltation de l'adolescent. Le désir de « devenir quelqu'un » se traduit aussitôt par une fièvre : le corps réagit avant la raison. - Le délire prend des proportions cosmiques et épiques : « le pouvoir de conquérir les galaxies », « cent mille prisonniers nubiens », « un costume si chargé de pierreries » qui provoque la « panique » des étoiles. Ce sont des hyperboles et un imaginaire de conte ou de science-fiction. - L'ironie de l'adulte apparaît dans les incises (« j'ignorais le sens du mot nubien, mais il me paraissait convenir admirablement »). Elle apparaît aussi dans le contraste entre ces rêves de grandeur et la modestie de la Terre, « n'ayant tenu jusque-là qu'une place très modeste ». Le lecteur sourit avec tendresse de cet amour naïf et absolu. II. La mise en scène théâtrale de la visite de Lila - Un jeu d'ombre et de lumière prépare l'apparition. La chambre est plongée dans le noir (volets fermés, rideaux tirés), puis « la lumière qui s'engouffra » révèle Lila « sur fond de clarté », comme une actrice sous un projecteur. - Lila entre avec un cortège : le chauffeur et sa corbeille de fruits exotiques, l'oncle qui la suit. Son entrée a des allures d'apparition aristocratique et quasi féerique. - Le lexique du spectacle domine : « pose », « moment théâtral », « accessoires », « prémédité ». Les gestes sont calculés : elle joue « d'une main avec sa chevelure », garde la pose, puis traverse « vivement » la chambre pour effleurer la joue du malade d'un baiser. - Le narrateur perçoit lucidement cette comédie, « malgré mon extrême émoi ». Lila joue le rôle romanesque de « la jeune fille amoureuse » au chevet « d'un mourant ». L'amour et la mort deviennent des « accessoires », signe de l'ironie rétrospective et de l'ambiguïté de Lila. - L'oncle introduit un contrepoint comique et réaliste. Ses mises en garde répétées (« fatale contagion », « la puissance saisissante et néfaste des microbes ») et son « Mademoiselle » cérémonieux soulignent par contraste l'élan romanesque de la scène. III. Le dialogue final : la vérité de l'amour - Les répliques sont brèves et contrastent avec les longues phrases narratives : le rythme s'accélère, la scène gagne en vivacité. - La première question de Lila (« Tu ne vas quand même pas mourir de maladie ? ») révèle son goût de l'héroïsme et du romanesque. Elle attend une mort « tout autre et admirable », ce qui rejoint les rêves épiques du narrateur. - La prudence du garçon (« Ne me touche pas, tu vas peut-être l'attraper ») est balayée par un geste, « Elle s'assit sur le lit », puis par une maxime : « À quoi ça sert d'aimer quelqu'un, si on a peur de l'attraper ? ». Le pronom « l' » est ambigu : il désigne la maladie, mais aussi l'amour, conçu comme une contagion que l'on accepte. Lila renverse ainsi le discours de l'oncle. - Cette réplique fait de la maladie une métaphore de l'amour. Elle laisse entrevoir, au-delà de la pose, un engagement sincère. La dernière phrase (« Une vague de bonne chaleur me monta à la tête ») répond à la fièvre du début : la fièvre devient bonheur, et la maladie prend fin « de la plus douce des façons ». Conclusion Cet extrait mêle le rêve et le réel, l'humour et le lyrisme, la théâtralité et la sincérité. Le regard rétrospectif du narrateur adulte rend avec tendresse et ironie l'intensité d'un premier amour absolu. Lila y apparaît déjà comme une figure ambiguë, à la fois comédienne et amoureuse véritable. On peut ouvrir sur le thème de l'amour-maladie, des poètes courtois et de *Tristan et Iseut* jusqu'à Proust. On peut aussi évoquer la place de l'idéal et de la fidélité à un rêve dans l'ensemble du roman, que la guerre viendra mettre à l'épreuve.
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