Exercice Deuxième partie · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Polynésie 2023 (jour 1)

Thème : Éducation, transmission, émancipation · Tiré du sujet Jour 1 (2023)

Énoncé

Victor Frankenstein réussit à assembler un être et à lui donner la vie, mais, horrifié par le résultat de ses expériences, l'abandonne. Livrée à elle-même, la créature va trouver refuge dans une chaumière où elle apprend à parler et à lire. Dans cet extrait, elle évoque les ouvrages qu'elle vient de découvrir.

« Tout en lisant, je faisais néanmoins bien des rapprochements entre ce que disaient ces livres et mes sentiments et ma condition à moi. Je me trouvais semblable aux êtres dont il était question dans mes lectures, et dont j'entendais les conversations, mais en même temps étrangement différent d'eux. Je partageais leurs sentiments et je les comprenais en partie, mais mon esprit n'était point formé. Je ne dépendais de personne et n'avais de lien avec qui que ce fût. « La voie de mon départ était libre », et il n'y avait personne qui pût déplorer ma disparition. J'étais hideux et j'avais une taille gigantesque: que signifiait cela ? Qui étais-je ? Qu'étais-je ? D'où venais-je ? Où irais-je ? Ces questions revenaient sans cesse, mais j'étais incapable d'y répondre.

Le volume des Vies de Plutarque 1 qui était en ma possession contenait l'histoire des premiers fondateurs des Républiques de l'Antiquité. Ce livre fit sur moi un effet bien différent des Souffrances de Werther 2. Des rêveries de Werther j'avais appris le découragement et la mélancolie, mais Plutarque m'enseigna des pensées élevées. Il m'éleva au-dessus de la misérable sphère de mes propres réflexions pour me faire admirer et aimer les héros des temps anciens. Bien des choses que je lisais n'étaient point à la portée de mon entendement ni de mon expérience. J'avais quelques notions confuses à propos des royaumes, des grands espaces, des fleuves puissants et des mers immenses. Mais je ne savais absolument rien des villes et des grands rassemblements humains. La chaumière de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature humaine, mais ce livre-ci me révéla de nouvelles scènes d'action, plus éloquentes. Je lus des récits où des hommes chargés des affaires publiques gouvernaient ceux de leur propre espèce ou bien les massacraient. Je sentis se soulever en moi le plus ardent désir de vertu et la plus grande horreur du vice, pour autant que j'entendisse le sens de ces termes, si exclusivement reliés, lorsque je les employais, au plaisir et à la douleur. Poussé par de tels sentiments, je ne pus bien sûr admirer que de pacifiques législateurs, tels Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus et à Thésée 3. Le mode de vie patriarcal de mes protecteurs ancra ces impressions solidement en moi; peut-être que si j'avais d'abord connu l'humanité par le truchement d'un jeune soldat ne rêvant que de gloire et de massacres, j'eusse été imprégné de sentiments différents. »

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, extrait du Chapitre XV

traduction d'Alain Morvan.

1 Vies de Plutarque: Vies parallèles est l'œuvre la plus célèbre de cet historien et citoyen romain.

2 Souffrances de Werther: Les Souffrances du jeune Werther (1774) est le premier roman de Goethe.

3 Numa, Solon et Lycurgue, […] Romulus et […] Thésée: les trois premiers sont des hommes d'État de l'Antiquité, les deux derniers des figures guerrières de la mythologie.

Deuxième partie: essai philosophique

Les histoires que nous découvrons nous permettent-elles de nous construire ?

Énoncé: Exercice Deuxième partie · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Polynésie 2023 (jour 1)

Corrigé

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Les histoires que nous découvrons nous permettent-elles de nous construire ?

Réponse : L'essai peut s'articuler autour d'une réflexion dialectique structurée en trois temps : 1. Les histoires comme matrice d'humanisation et d'éducation de la conscience : - Les récits offrent un accès privilégié à l'altérité et à l'empathie. Comme le montre l'expérience de la créature de Frankenstein, la découverte des livres permet de nommer ses émotions, de structurer sa pensée et d'acquérir des repères moraux (le sens de la vertu, le rejet du vice). - Sur le plan philosophique, Paul Ricœur montre avec le concept d'« identité narrative » que le sujet se construit en mettant sa propre vie en intrigue, à l'image des récits qu'il absorbe. Les récits constituent un laboratoire éthique où l'individu fait l'expérience d'idéaux et de choix de vie (les modèles héroïques ou politiques de Plutarque). 2. Les limites et risques : l'illusion, le décalage et l'aliénation : - Les histoires peuvent fausser le rapport au réel en nourrissant des attentes illusoires. L'illusion romanesque (le « bovarysme » chez Flaubert, ou Don Quichotte chez Cervantès) montre que le sujet peut s'enfermer dans un monde chimérique incapable de s'ajuster à la réalité vécue. - Dans le texte de Mary Shelley, les livres révèlent tragiquement à la créature ce qu'elle ne pourra jamais avoir : une communauté d'égaux et une filiation. La construction par le récit engendre alors une souffrance existentielle accrue face à un monde réel hostile et discriminant. 3. Le récit comme moteur d'émancipation sous réserve d'un recul critique : - L'histoire reçue ne nous construit véritablement que si elle fait l'objet d'une appropriation critique et active. La lecture ne doit pas être une simple imitation passive, mais un dialogue où le sujet exerce son jugement. - C'est en confrontant la pluralité des récits (Werther pour les affects, Plutarque pour la raison et la politique) que l'individu s'arrache au conformisme ou au solipsisme et édifie sa propre autonomie intellectuelle.

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