Sujet C - Essai · Bac ST2S Français Métropole 2026

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Métropole France (2026)

Énoncé

Texte d'après un entretien accordé par l'écrivain Mathias Énard au magazine Le UN des libraires ( L'Art de voyager, printemps 2024, propos recueillis par Lou Héliot).

À l'origine, le voyage est lié à la découverte – scientifique, économique, politique, commerciale, militaire… Les récits de voyage existent alors, mais ils sont surtout utilitaires. Les pèlerins du Moyen Âge rédigent des sortes de guides qui indiquent par où passer et ne pas passer, où dormir, etc. Marco Polo écrit pour les autres commerçants vénitiens, qui voudraient faire le même trajet que lui. Du côté de la péninsule arabique, on trouve des textes magnifiques: des « poèmes de navigation », sortes de cartes maritimes écrites en vers que l'on apprenait par cœur et qui expliquaient en détail comment se rendre, par exemple, d'Oman à Zanzibar.

Il existe aussi des récits de voyages merveilleux, d'aventures comme l' Odyssée où Ulysse découvre des pays et des peuples qui n'existent pas, qui ne figurent pas sur les cartes des marchands grecs ou phéniciens de l'époque. Ces deux pôles vont coexister jusqu'au 13 e siècle environ. Mais c'est vraiment à partir de la fin du 18 e siècle que le voyage va devenir un art, un but en soi et une expérience décorrélée du déplacement: un moment de contemplation, de réminiscence, de mélancolie. Et cela s'incarne en littérature avec des récits de « voyage » proprement dit, et intitulés comme tels.

Il faut bien voir que si le 19 e siècle est le grand moment du récit de voyage, c'est aussi parce qu'il est le grand moment de l'exploration, de la découverte, de la recherche géographique, archéologique, botanique… Au cours de ce siècle, une grande partie de l'Afrique reste inconnue des Européens, tout comme une grande partie de l'Amérique du Sud. Mais, bien entendu, la destination qui s'impose à cette époque, c'est l'Orient. Si les destinations sont souvent les mêmes – Constantinople, l'Égypte, les paysages bibliques –, chaque récit est différent. Il ne s'agit plus ici de donner des conseils pratiques – le guide est désormais un genre à part entière, bien séparé. Ce qui se raconte dans ces récits, c'est véritablement la personnalité et la sensibilité du voyageur romantique. Son vécu devient plus intéressant que la destination elle-même.

Le voyage est inconfortable, par la nature même du déplacement – les valises, le train, le décalage… –, mais surtout parce que l'on manque toujours de temps pour apprendre, pour comprendre les lieux que l'on traverse. Le voyage s'accompagne toujours de cette sensation d'être un peu perdu, un peu déplacé, décentré. Une sensation à la fois fascinante, quoiqu'aussi souvent amère, frustrante. Je n'aime les voyages que quand ils sont longs, qu'ils s'étendent sur plusieurs années.

Le tourisme est une forme dévoyée du voyage. On a l'impression que le tourisme prend physiquement la place du voyageur, l'enfermant dans un trajet tout tracé et l'empêchant de raconter autre chose. Il n'y a plus de place pour le récit lorsqu'on est au milieu d'une foule de gens qui vont à droite, à gauche sur la base des mêmes informations puisées aux mêmes guides, répétant inlassablement les mêmes gestes devant les mêmes paysages, mangeant la même glace au même café… Le tourisme de masse, en ce sens, est une malédiction.

La découverte d'un Orient exotique et lointain est derrière nous. Nous avons désormais des images, des connexions, des liens bien plus étroits qu'à l'époque où personne ne savait à quoi ressemblaient Alger ou les pyramides ! La distance parcourue par les voyageurs d'aujourd'hui est en réalité infiniment moins grande qu'alors. Et, en sens inverse, de nombreux auteurs turcs, syriens, indiens… ont écrit sur leur découverte de l'Occident. Disons que l'expérience du voyage est plus « à parts égales », on se détache de ce mouvement de domination de l'Europe vis-à-vis du reste du monde. Maintenant, tout le monde est dominé et aliéné de la même manière par le commerce et le marketing !

Nous vivons dans un monde complètement différent de celui des grands voyageurs du 19 e siècle. Cela ne veut pas dire que le voyage est devenu impossible. En réalité, ce qui compte, c'est la manière dont on va l'expérimenter et le raconter. On peut tout à fait conserver l'esprit de voyage à quelques mètres de chez soi. La seule condition est de faire l'expérience de la différence, de cette tension qu'il y a entre soi et l'autre quand on reçoit une forme d'altérité et qu'on s'y confronte. C'est pour moi le voyage réduit à sa plus simple expression. Que l'on soit à l'autre bout du monde ou à cinquante mètres de chez soi, à pied ou à dos d'âne, cela importe peu, en vérité.

740 mots

Essai

Le voyage permet-il toujours de découvrir un autre univers ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur les Lettres d'une Péruvienne de Madame de Graffigny, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Le voyage permet-il toujours de découvrir un autre univers ?

Réponse : Proposition de plan détaillé : Introduction : - Accroche : Depuis les grandes découvertes de la Renaissance jusqu'aux récits des Lumières, le voyage est traditionnellement célébré comme le moyen privilégié d'accéder à l'altérité et à l'inconnu. - Définition des termes : « Découvrir un autre univers » implique une confrontation authentique avec la différence (culturelle, sociale, philosophique). « Toujours » invite à interroger les limites, les illusions et les dérives du voyage. - Problématique : Le déplacement dans l'espace garantit-il nécessairement la rencontre avec une véritable altérité, ou bien le voyage peut-il reconduire le même et faire obstacle à la découverte ? - Annonce du plan : 1. Le voyage comme expérience féconde de l'altérité et décentrement du regard. 2. Les obstacles et illusions qui empêchent la découverte d'un « autre univers ». 3. Le voyage réinventé : une disposition d'esprit où l'altérité tient à la posture intérieure plus qu'à la distance kilométrique. --- I. Le voyage, vecteur d'une véritable découverte d'un autre univers et d'une remise en question de soi : - Le décentrement culturel et critique : Dans les *Lettres d'une Péruvienne* de Mme de Graffigny, le voyage subi par Zilia la projette dans un monde radicalement étranger, la France du XVIIIe siècle. Son statut d'étrangère lui permet de porter un regard neuf et critique sur les mœurs françaises, sur la condition des femmes et sur le primat de l'apparence. - L'expérience de la relativité : Chez Montaigne (*Des Cannibales*), le contact avec le Nouveau Monde fait comprendre que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Le voyage défait ainsi les certitudes ethnocentriques. - Le dialogue réciproque : Comme le rappelle Mathias Énard, le voyage peut être « à parts égales » et permettre une découverte mutuelle. Les auteurs turcs, syriens ou indiens racontent leur découverte de l'Occident, à l'image d'Usbek et Rica dans les *Lettres persanes* de Montesquieu. --- II. Cependant, le voyage ne garantit pas toujours cette découverte : les écueils du voyage illusoire : - Le tourisme de masse et l'uniformisation du monde : Mathias Énard dénonce le tourisme qui clone les comportements (« mangeant la même glace au même café »). Il décrit aussi un monde « dominé et aliéné de la même manière par le commerce et le marketing ». Aller loin ne garantit plus de voir autre chose. - L'enfermement dans ses propres préjugés : Beaucoup de voyageurs emportent leurs certitudes et ne voient rien de l'autre. Dans le *Supplément au voyage de Bougainville* de Diderot, les Européens imposent leurs codes (propriété, religion, morale sexuelle) au lieu de comprendre l'organisation tahitienne, comme le dénonce le discours du vieillard. - Le voyage subi ou aliénant : Pour Zilia, le voyage est d'abord une violence : arrachée à son pays, elle est isolée. Elle ne comprend pas ce qu'elle voit, faute de langue, et interprète la France à travers ses propres repères (elle croit d'abord les Français proches du Soleil). Le voyage peut donc d'abord produire l'incompréhension plutôt que la découverte. --- III. La véritable découverte réside dans le regard et dans l'expérience de la relation plutôt que dans l'exotisme : - Une disposition d'esprit : Pour Énard, « on peut tout à fait conserver l'esprit de voyage à quelques mètres de chez soi ». La seule condition est de « faire l'expérience de la différence », de la tension entre soi et l'autre. C'est l'ouverture du regard qui fait le voyage, non la distance. - Le temps et l'apprentissage : Découvrir exige de durer et d'apprendre (Énard n'aime que les voyages longs). Zilia apprend la langue, lit et réfléchit. Elle finit par choisir une vie indépendante, entre deux cultures, fondée sur l'amitié et sur « le plaisir d'être ». - Le voyage fictif et le regard éloigné comme outils critiques : Les philosophes des Lumières (Montesquieu, Voltaire dans *L'Ingénu* ou *Candide*) usent du regard étranger pour faire découvrir au lecteur un « autre univers » au cœur même du sien. Ils rendent étrange le familier, si bien que la découverte naît du décentrement plus que du déplacement. --- Conclusion : - Bilan : Le voyage peut ouvrir sur un autre univers et remettre en cause nos certitudes, comme le montrent Zilia, Montaigne ou les Persans de Montesquieu. Il ne le permet cependant pas « toujours » : le tourisme de masse, l'uniformisation du monde et les préjugés du voyageur font souvent retrouver le même. - Réponse : La découverte dépend moins du déplacement que de la disposition du voyageur à accueillir l'altérité et à se laisser transformer par elle. - Ouverture : Lévi-Strauss (« Je hais les voyages et les explorateurs », *Tristes Tropiques*) ou les voyages immobiles de Xavier de Maistre (*Voyage autour de ma chambre*) prolongent cette réflexion.

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