Exercice Deuxième partie - Essai philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Métropole 2023 (sujet 1)

Thème : Les expressions de la sensibilité · Tiré du sujet Métropole France 1 (2023)

Énoncé

Célestine, personnage de fiction, est femme de chambre. Après des services pénibles et humiliants chez de mauvais maîtres, elle est engagée par une vieille dame qui s'efforce d'adoucir l'agonie de Georges, son petit-fils tuberculeux, âgé de 19 ans.

M. Georges adorait les vers... Des heures entières, sur la terrasse, au chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était endormi, je me taisais... Mais il souriait et il me disait:

— Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...

Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après s'être recueilli, il récitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient le plus enthousiasmé, et il cherchait — ah ! que je l'aimais de cela ! — à m'en faire comprendre, à m'en faire sentir la beauté...

Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles comme une relique:

— Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est point besoin d'être un savant pour les comprendre et pour les aimer... au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer les vers, il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute nue, comme une fleur... Les poètes parlent aux âmes des simples, des tristes, des malades... Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien que, lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète ?... Et toi-même, petite Célestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont belles comme des vers...

— Oh !... monsieur Georges... vous vous moquez de moi...

— Mais non !... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles... Et c'est ce qui est délicieux...

Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destinée, elles chanteront dans mon cœur, tant que je vivrai... J'éprouvai cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un être nouveau, d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute, à la révélation de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était moi... Et, aujourd'hui, malgré de pires déchéances, toute reconquise que je sois par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet élan vers des choses supérieures à mon milieu social et à moi-même, si, tâchant à reprendre confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai osé, moi, ignorante de tout, écrire ce journal, c'est à M. Georges que je le dois...

Octave Mirbeau, Le Journal d'une femme de chambre, chapitre VII, (1900)

Deuxième partie - Essai philosophique

Le savoir nuit-il à la sensibilité ?

Énoncé: Exercice Deuxième partie - Essai philosophique · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Métropole 2023 (sujet 1)

Corrigé

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Le savoir nuit-il à la sensibilité ?

Réponse : L'essai implique une réflexion dialectique et nuancée articulant le savoir et la sensibilité : - En un premier sens, le savoir peut sembler nuire à la sensibilité lorsqu'il prend la forme d'une intellectualisation excessive, d'un rationalisme abstrait ou d'un orgueil savant qui étouffe la spontanéité, l'émotion pure et l'innocence (comme le suggère Georges chez Mirbeau, opposant les « savants » aux « âmes simples »). - Toutefois, le savoir peut aussi éduquer, affiner et déployer la sensibilité : l'apprentissage esthétique, la fréquentation des œuvres ou la connaissance des émotions permettent de dépasser le simple affect brut pour accéder à une perception plus profonde et subtile du monde et d'autrui. - Enfin, savoir et sensibilité peuvent être pensés dans une relation de réciprocité féconde : la connaissance de soi et du monde se nourrit de l'expérience vécue et sensible, faisant de la sensibilité non pas le contraire de l'intelligence, mais l'une de ses formes vives.

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