Sujet 3 · Bac Philosophie Asie session normale 2024
Thème : Le langage · Tiré du sujet Session normale (2024)
Énoncé
Sujet 3
Expliquer le texte suivant:
La langue est un instrument à penser. Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sont vraisemblablement surtout incultes, et en ce sens qu'ils n'ont qu'un petit nombre de mots et d'expressions; et c'est un trait de vulgarité bien frappant que l'emploi d'un mot à tout faire. Cette pauvreté est encore bien riche, comme les bavardages et les querelles le font voir; toutefois la précipitation du débit et le retour des mêmes mots montrent bien que ce mécanisme n'est nullement dominé. L'expression « ne pas savoir ce qu'on dit » prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de délire. Et je ne crois même point qu'il arrive à l'homme de déraisonner par d'autres causes; l'emportement dans le discours fait de la folie avec des lieux communs. Aussi est-il vrai que le premier éclair de pensée, en tout homme et en tout enfant, est de trouver un sens à ce qu'il dit. Si étrange que cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler sans savoir ce que nous allons dire; et cet état sibyllin est originaire en chacun; l'enfant parle naturellement avant de penser, et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-même. Penser c'est donc parler à soi.
ALAIN, « Des Poètes », in Humanités (1946)
1 sibyllin: énigmatique
Explication de texte philosophique argumentée.

Corrigé
Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels
Expliquer le texte d'Alain.
Réponse : Le texte établit un lien étroit entre langage et pensée en posant que la langue est l'instrument de la pensée. La clé est de comprendre ce que signifie « instrument » : non pas un simple outil extérieur qu'on utiliserait après avoir conçu une pensée déjà formée, mais ce par quoi la pensée se constitue elle-même, puisque l'enfant parle naturellement avant de penser et se comprend lui-même après avoir été compris des autres. Alain ne propose donc pas une approche instrumentaliste naïve du langage. Le texte montre que la pauvreté de la langue (vocabulaire réduit, mots à tout faire, bavardage, précipitation du débit, retour des mêmes mots) trahit une pauvreté de la pensée elle-même, observable dans l'ivresse, le délire ou la folie, où l'on parle sans savoir ce qu'on dit. Pourtant, le « premier éclair de pensée » consiste justement à trouver un sens à ce qu'on dit : parler, ce n'est donc pas seulement exprimer une pensée préexistante, mais la construire, la travailler dans la matière même des mots. Penser, conclut Alain, c'est donc parler à soi - non pas un pur dialogue intérieur désincarné, mais un travail effectif sur le vocabulaire et les nuances.
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