Sujet 2 · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Asie 2021 (jour 2)

Thème : Histoire et violence · Tiré du sujet Jour 2 (2021)

Énoncé

Jean Ferrat (1930-2010) compose cette chanson, Nuit et brouillard, en 1963. « Nuit et brouillard » est le nom d'un décret des autorités nazies, signé le 7 décembre 1941 et condamnant les opposants à la déportation en Allemagne et à la mort.

Nuit et brouillard

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés

Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants

Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres

Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés

Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre

Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps

Survivre encore un jour, une heure, obstinément

Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs

Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir

Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel

Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou

D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel

Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage

Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux

Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge

Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors

La lune se taisait comme vous vous taisiez

En regardant au loin, en regardant dehors

Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours

Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour

Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire

Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?

L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été

Je twisterais 1 les mots s'il fallait les twister

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés

Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants

Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent

Jean Ferrat, Album Nuit et Brouillard, Barclay, 1963.

1 « twister »: tordre, tortiller, retourner (le twist est une danse populaire des années 1960, qui se danse sur une musique de rock and roll, par une rotation des jambes et du bassin).

Première partie: interprétation littéraire

Comment ce texte vient-il restaurer l'humanité mise en péril des déportés ?

Deuxième partie: essai philosophique

Comment résiste-t-on à la déshumanisation ?

Énoncé: Sujet 2 · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Asie 2021 (jour 2)

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Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Première partie : interprétation littéraire Comment ce texte vient-il restaurer l'humanité mise en péril des déportés ?

Réponse : Pistes pour l'interprétation littéraire : 1. Le constat d'une entreprise méthodique de déshumanisation : - La réification et la négation des corps : « Nus et maigres, tremblants », entassés dans des « wagons plombés », réduits à l'impuissance physique et à la violence animale (« chair était tendre à leurs chiens policiers »). - L'effacement de l'identité : « n'étaient plus que des nombres », perte du statut de sujet face à la fatalité (« dés avaient été jetés ») et au néant (« il ne reste qu'une ombre »). 2. La reconquête de la dignité et de la singularité : - Rendre un nom et un visage : Jean Ferrat brise l'anonymat en égrenant des prénoms (« Jean-Pierre, Natacha ou Samuel ») représentatifs de la diversité des victimes (politiques, résistants, juifs d'Europe). - La diversité des consciences : respect de la foi (« Jésus, Jéhovah ou Vichnou ») comme de l'absence de foi, unies par un même élan fondamental d'émancipation : « ne plus vivre à genoux ». 3. L'acte poétique comme acte de mémoire et d'interpellation : - La mutation énonciative : la chanson s'ouvre sur la troisième personne distanciée (« Ils étaient vingt et cent ») et bascule vers l'adresse fraternelle directe (« comme vous vous taisiez », « Vous étiez vingt et cent »), redonnant présence et voix aux disparus. - Le devoir de mémoire contre l'oubli complaisant : le chanteur refuse la consigne du silence (« le sang sèche vite », « chansons d'amour ») et engage son art pour transmettre aux générations futures (« Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez »).

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