Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Antilles-Guyane session normale 2026

Thème : Commentaire – La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2026)

Énoncé

Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle

Vous commenterez le texte suivant:

Marie-Catherine d'Aulnoy, Contes des fées, « L'Oiseau bleu », 1697.

Madame d'Aulnoy écrit ses Contes des fées à une époque où le genre connaît un grand succès. Le conte « L'Oiseau bleu » débute par le récit suivant:

Il était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un petit cabinet 1, où il se cassait la tête contre les murs, tant il était affligé. On craignit qu'il ne se tuât: on mit des matelas entre la tapisserie et la muraille, de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne se faisait plus de mal. Tous ses sujets résolurent entre eux de l'aller voir, et de lui dire ce qu'ils pourraient de plus propre à soulager sa tristesse. Les uns préparaient des discours graves et sérieux, d'autres d'agréables, et même de réjouissants; mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui une femme si couverte de crêpes noirs 2, de voiles, de mantes 3, de longs habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait si fort et si haut, qu'il en demeura surpris. Elle lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les autres de diminuer sa douleur, qu'elle venait pour l'augmenter, parce que rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme; que pour elle, qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle redoubla ses cris, et le roi à son exemple se mit à hurler.

Il la reçut mieux que les autres: il l'entretint des belles qualités de sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt: ils causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder 4 cette pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands yeux bleus, bordés de longues paupières noires; son teint était assez fleuri 5. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention; peu à peu il parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari, le roi la pria de ne point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné qu'il l'épousât, et que le noir se changeât en vert et en couleur de rose: il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer dans leur cœur et pour en faire tout ce que l'on veut.

1 Cabinet: petite pièce à l'écart des autres.

2 Crêpes noirs: tissus fins, vêtement symbolisant le deuil.

3 Mantes: vêtements amples portés par-dessus les autres vêtements.

4 Se récréa la vue à regarder...: prit du plaisir à regarder.

5 Teint fleuri: teint éclatant, qui souligne la bonne santé.

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Corrigé

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Vous commenterez le texte suivant : Marie-Catherine d'Aulnoy, Contes des fées, « L'Oiseau bleu », 1697.

Réponse : Proposition d'organisation du commentaire composé : Introduction - Accroche / Contexte : Essor du conte de fées littéraire à la fin du XVIIe siècle, porté notamment par des salonnières comme Madame d'Aulnoy. - Présentation du texte : Incipit de « L'Oiseau bleu » (1697) racontant la consolation expéditive d'un roi inconsolable par une veuve habile et séductrice. - Problématique : En quoi cette scène d'ouverture, sous les apparences traditionnelles du conte merveilleux, constitue-t-elle une comédie satirique sur l'inconstance humaine et le pouvoir de la manipulation ? - Plan : 1. Une parodie de la douleur : l'excès et la théâtralisation du deuil. 2. Une comédie de séduction : la fine stratégie de la veuve. 3. La portée morale et satirique : une fable sur la vanité et la manipulation. Axe 1 : Une dramatisation hyperbolique et comique du deuil - Les topoï du conte détournés : « Il était une fois un roi fort riche », mais plongé dans une affliction démesurée. - L'outrance grotesque de la douleur : le roi se cogne la tête contre les murs, et l'on recourt comiquement aux « matelas entre la tapisserie et la muraille ». - L'échec des discours convenus : les sujets déploient de vaines consolations (« graves et sérieux », « d'agréables ») sans succès. - La surenchère carnavalesque : l'arrivée de la veuve drapée d'un deuil outrancier (accumulation « crêpes noirs », « voiles », « mantes » ; intensifs « si fort et si haut »). La scène culmine dans un vacarme partagé (« le roi à son exemple se mit à hurler »). Axe 2 : Une brillante comédie de séduction et de manipulation - La psychologie inversée : la veuve adopte la démarche opposée à celle des courtisans. Au lieu d'atténuer le chagrin, elle feint de l'attiser (« venait pour l'augmenter »). - Le jeu théâtral des apparences et du dévoilement progressif : « elle leva un peu ses voiles ». Elle exhibe des yeux bleus savamment manœuvrés (« tournait et retournait fort à propos ») et un « teint assez fleuri » qui dément la rigueur du deuil. L'oxymore ironique « fine veuve » et le jeu « roi affligé » / « pauvre affligée » soulignent le faux-semblant. - La transition fulgurante de la douleur au plaisir : le roi « se récréa la vue », puis la gradation inverse le discours (« peu à peu il parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout »). Axe 3 : Une fable morale sur l'inconstance et la faiblesse humaine - La chute ironique et la métaphore des couleurs : le passage abrupt du noir au « vert et en couleur de rose », symboles du renouveau galant et de l'oubli. - Dimension morale explicite : la maxime finale au présent gnomique (« il suffit très souvent de connaître le faible des gens pour entrer dans leur cœur... »). Elle rattache le conte à la tradition moraliste classique (La Rochefoucauld, La Fontaine). - Satire du pouvoir et des faux-semblants de la cour : la crédulité du roi face à la ruse de la veuve montre que même les passions souveraines ne résistent pas à la flatterie de l'amour-propre. Conclusion - Bilan des axes : un récit alerte, plaisant et incisif qui subvertit les conventions du deuil princier. Le conte sert ici à instruire en divertissant (placere et docere). - Ouverture : écho avec « La Matrone d'Éphèse » de La Fontaine (d'après Pétrone), autre récit d'une veuve inconsolable vite consolée. On peut aussi évoquer les moralités des Contes de Perrault, publiés la même année, qui associent également merveilleux et leçon morale.

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