Exercice Deuxième partie · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Amérique du Sud 2025 (jour 2)
Thème : Histoire et violence · Tiré du sujet Jour 2 (2025)
Énoncé
1 La quantité de haine et de méchanceté requise pour le massacre d'un seul homme par ses prochains est négligeable pour les employés qui sont derrière un tableau de commandes. Un bouton est un bouton. Que ce tableau de commandes me serve à mettre en marche une machine à fabriquer des glaces aux fruits, à mettre en service une centrale électrique ou à 5 déclencher la catastrophe finale, du point de vue de l'attitude, cela ne fait aucune différence. Dans aucun de ces cas ne m'est demandé le moindre sentiment. Lorsque j'appuie sur un bouton, je suis absous du bien comme du mal. Je ne dois ni n'ai besoin de haïr. Non, j'en suis même incapable. Je ne dois, ni n'ai besoin d'être méchant. Non, j'en suis tout aussi incapable. Plus précisément: je ne dois pas en être capable. Parce que « je suis devenu incapable de 10 devoir ». Cela signifie: parce que je suis exclu des choses morales et que je dois le rester. Bref, le geste qui décidera du début de l'apocalypse ne se distinguera d'aucun autre geste technique et sera accompli (dans la mesure où il ne sera pas accompli de façon totalement automatique, c'est-à-dire comme simple réaction d'un instrument à un autre instrument) avec ennui par un quelconque employé qui suivra innocemment l'instruction d'un signal lumineux. 15 S'il y a quelque chose qui symbolise bien le caractère diabolique de notre situation, c'est cette innocence. Si la situation actuelle devient chaque jour plus diabolique, c'est précisément parce qu'elle est déterminée par la loi (formulée ci-dessus) (1) régissant le rapport entre la grandeur du forfait (2) et la méchanceté requise pour le commettre; et parce que le gouffre dont parle cette loi s'élargit chaque jour à cause de l'augmentation de la puissance des équipements techniques.
Aucun des pilotes d'Hiroshima n'a eu besoin de mobiliser la quantité de haine qu'il a fallu à Caïn pour tuer son frère Abel (3). La quantité de méchanceté requise pour accomplir l'ultime forfait, un forfait démesuré, sera égale à zéro. Nous sommes confrontés à la « fin de la méchanceté », ce qui – je le répète – ne signifie pas la fin des mauvaises actions mais leur perfide allégement. Car rien n'est maintenant plus inutile que la méchanceté. À partir du moment où les coupables n'ont plus besoin d'être méchants pour accomplir leurs forfaits, ils perdent toute chance de réfléchir au sens de leurs forfaits ou de revenir sur eux. La liaison entre l'acte et le coupable est détruite.
Günther ANDERS, Le Temps de la fin (1960).
(traduction C. David)
(1) La « loi de l'innocence » selon Günther Anders: « plus l'effet est grand, plus petite est la méchanceté requise pour le produire ».
(2) « forfait » a ici le sens de crime.
(3) Dans le livre biblique de la Genèse, Abel et Caïn sont les deux premiers fils d'Adam et Ève.
Deuxième partie: essai littéraire
La littérature et les arts peuvent-ils représenter le mal sans l'embellir ?

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
La littérature et les arts peuvent-ils représenter le mal sans l'embellir ?
Réponse : Une réflexion organisée et nuancée peut s'articuler selon les axes suivants : 1. La fascination esthétique et le risque inhérent d'embellissement : - La mise en forme littéraire ou artistique risque toujours de transfigurer le négatif en objet de contemplation agréable ou fascinant (la grandeur ténébreuse de Satan chez Milton, les « fleurs » vénéneuses de Baudelaire, la séduction du criminel machiavélique au théâtre chez Shakespeare ou Racine). - La notion de sublime (Burke, Kant) montre que l'horreur et la terreur, perçues à distance à travers l'art, procurent une délectation esthétique qui tend à voiler la réalité ignoble du mal. 2. Les formes d'art qui refusent l'esthétisation et dénudent le mal : - La littérature de témoignage confrontée aux violences de masse (Primo Levi, Robert Antelme, Varlam Chalamov) adopte une écriture sobre, rigoureuse et dépouillée de tout artifice oratoire, pour ne rien concéder à l'embellissement mythique. - Les arts visuels peuvent exposer la laideur, la violence brute et la sidération sans complaisance (Goya et *Les Désastres de la guerre*, Otto Dix dépeignant les tranchées, Picasso avec la déstructuration de *Guernica*). - La restitution de la banalité ou de la médiocrité du mal (faisant écho à Hannah Arendt ou au texte de Günther Anders), où le criminel apparaît non pas comme un monstre grandiose, mais comme un rouage insignifiant et terne. 3. Dépasser l'alternative : l'art comme exigence de lucidité et d'éveil éthique : - Représenter fidèlement le mal n'est pas le farder, mais le rendre intelligible sans le légitimer. - La force de l'art ne réside pas dans l'embellissement complaisant, mais dans sa capacité à éveiller la conscience critique, à susciter le scandale moral et à empêcher l'oubli des victimes.
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