Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Amérique du Sud session normale 2025

Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2025)

Énoncé

OBJET D'ÉTUDE: Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIe siècle

René Barjavel [1911-1985], Tarendol, première partie « Une nuit de printemps », 1946.

André Tarendol, parti pour la guerre en août 1914, rentre chez lui, dans le hameau de Courtaizeau, où l'attend sa femme Françoise.

Il avait hâte et peur d'arriver. C'était le vrai retour, dans la nuit, la pluie, la boue et le vent. La fin du voyage, après tant de pas dans les champs éventrés, sur les routes rompues, après tant d'étapes parmi les obus, sur les chemins de feu, de poussière et de boue, sur la terre sans herbe, avec les vivants qui suaient, les morts qui puaient, les blessés hurlants. 5 Sous la pluie, dans la nuit et le vent, André Tarendol arriva chez lui.

Il franchit le petit pont. Courtaizeau était là. Quatre maisons basses plus noires que la nuit, et le toit pointu du Pigeonnier qu'il ne voyait pas, à l'autre bout du hameau (1). Un chien aboya. André reconnut la voix du berger des Rigaud. Il aboyait derrière la porte de la grange. Il signalait le pas qui venait d'arriver au village. À cette heure, les chiens savent que tout 10 repose dans les maisons fermées. Les hommes, les femmes et les bêtes qu'ils connaissent

dorment. Dehors, les chiens ne doivent entendre que les bruits de la pluie et du vent, et les cheminements furtifs des bêtes qui n'entrent jamais dans les maisons et que l'aube chassera. Les chiens du hameau entendirent le pas insolite et aboyèrent. Un mouton bêla. André s'arrêta. Des fils d'eau coulaient des manches de sa capote et de ses doigts. Le poids 15 de la nuit et des souvenirs pliait ses épaules. Il revint lentement au petit pont, descendit vers

le torrent. Ses pieds glissaient sur la marne (2) détrempée. Il tomba, le visage dans la terre, se releva, tomba de nouveau, s'écorcha les mains. Le torrent contournait les terres basses du village. André remonta vers son pré, franchit le mur, se trouva devant sa maison. Là, derrière la porte, solide contre le vent et la nuit, dans la pièce chaude peut-être éclairée par 20 les dernières braises du feu, Françoise, sa femme, dormait. Elle devait rêver à lui. Elle

l'imaginait très loin. Il montait à l'assaut dans le soleil et la gloire des clairons. Elle avait dû souvent trembler pour lui. En même temps, elle devait être fière de lui, de sa médaille. Qui peut connaître la vérité de la guerre, de ceux qui ne l'ont pas subie ?

Il ouvrit les bras, il essaya de rappeler à lui l'image de la joie du retour, il respira pour 25 crier le nom de Françoise. Qu'elle accoure, qu'elle vienne se jeter dans ses bras. Mais il ne

put pas crier, la porte restait fermée entre les vivants et lui. Les épaules basses, les pieds lourds, il s'en fut vers l'appentis, se courba pour entrer dans la chaleur de l'étable. La chèvre se leva, des lapins lui partirent dans les jambes. Il referma la porte, se mit à genoux pour défaire ses courroies, parce que le toit était trop bas pour sa taille, s'allongea, la tête sur 30 ses musettes (3). Ce fut là que Françoise, brusquement éveillée par l'angoisse, une lampe-

tempête à la main, le trouva endormi. L'eau qui s'égouttait de lui dans la litière fumait.

(1) hameau: ensemble d'habitations rurales, à distance d'un village.

(2) marne: terre argileuse, collante.

(3) musette: sac de toile qu'on porte souvent en bandoulière.

Sujet: Vous ferez le commentaire de ce texte en vous aidant notamment de vos connaissances et des pistes de lecture suggérées par l'extrait.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Commentaire de texte : Extrait de Tarendol de René Barjavel (1946)

Réponse : Proposition d'axes de lecture et plan détaillé pour le commentaire composé : Introduction - Accroche : Le retour du soldat du front est un topos littéraire souvent idéalisé dans l'imaginaire patriotique. La littérature de l'après-guerre en révèle pourtant la noirceur et la désillusion traumatique. - Présentation du texte : Dans cet extrait de *Tarendol* (1946), René Barjavel dépeint le retour nocturne et clandestin d'André Tarendol au hameau de Courtaizeau pendant la Première Guerre mondiale. - Problématique : Comment cet extrait met-il en scène la rupture irrémédiable entre le revenant traumatisé par la guerre et le monde paisible des civils, déconstruisant ainsi le mythe du héros triomphant ? - Annonce du plan : 1. Un retour démythifié et marqué par le traumatisme de la guerre. 2. Le gouffre de l'incommunicabilité : deux mondes désormais étrangers. 3. La régression tragique du héros, exclu du foyer humain. --- I. Un retour démythifié : la hantise du champ de bataille 1. Une atmosphère d'hostilité et de pesanteur : - Le cadre est nocturne et pluvieux, avec une accumulation d'éléments sinistres : « dans la nuit, la pluie, la boue et le vent » (l. 1-2, repris l. 5). - La nature n'accueille pas le soldat, elle prolonge l'enfer des tranchées : les chutes sur « la marne détrempée » (l. 16), les mains écorchées, « le visage dans la terre ». 2. La persistance obsédante de la guerre : - La réminiscence du front est sensorielle et brutale : « champs éventrés », « chemins de feu », « vivants qui suaient », « morts qui puaient », « blessés hurlants » (l. 2-4). - Les anaphores (« après tant de… »), le rythme ternaire et les sonorités (suaient/puaient) martèlent l'horreur. - Une métaphore traduit le fardeau psychologique : « Le poids de la nuit et des souvenirs pliait ses épaules » (l. 14-15). --- II. L'incommunicabilité : le fossé entre civils et combattants 1. L'illusion héroïque face à la réalité sordide : - Le narrateur imagine les pensées supposées de Françoise (modalisateur « devait », l. 20-22). - Cette vision est épique et idéalisée : « soleil », « gloire des clairons », « médaille ». - La question rhétorique dénonce le clivage : « Qui peut connaître la vérité de la guerre, de ceux qui ne l'ont pas subie ? » (l. 22-23). 2. L'impossibilité de la parole et de la réunion : - La communication échoue physiquement : André ouvre les bras, prend son souffle, mais « ne put pas crier » (l. 24-26). - Le subjonctif (« Qu'elle accoure… ») souligne un désir irréalisé. - La porte close est une frontière matérielle et symbolique : « la porte restait fermée entre les vivants et lui » (l. 26). André appartient symboliquement au monde des morts ; il est un revenant. --- III. Une régression tragique vers la condition animale 1. Le soldat assimilé à une bête ou un intrus : - Les chiens signalent le « pas insolite » (l. 13), comme celui des « bêtes qui n'entrent jamais dans les maisons » (l. 12). - André est ainsi rejeté hors de la communauté humaine endormie. - Ses mouvements sont hésitants : arrêts, retours en arrière, contournements, chutes dans la terre. Il perd la posture humaine debout. 2. L'asile paradoxal dans l'étable : - André trouve refuge auprès des bêtes (chèvre, lapins) dans « la chaleur de l'étable » (l. 27), sous l'« appentis ». - Il se courbe, se met « à genoux », s'allonge « la tête sur ses musettes » : sa posture humiliée rappelle celle du soldat dans la tranchée. - La chaleur refusée de la maison est remplacée par celle des animaux, ce qui évoque aussi une crèche, comme une humble renaissance. - Le dénouement est silencieux : Françoise, « éveillée par l'angoisse », le trouve endormi. L'image finale de l'eau qui « fumait » dans la litière, entre vie et anéantissement, clôt la scène sans les retrouvailles espérées. --- Conclusion - Bilan : Barjavel renverse le schéma du retour glorieux. Le paysage natal reste hanté par la guerre, la parole est impossible et le héros, exclu du foyer, se réfugie parmi les bêtes. - Portée : Le texte dit le traumatisme des combattants et l'incompréhension de l'arrière, dans un réalisme sobre et poétique. - Ouverture : On peut rapprocher ce passage du retour d'Ulysse à Ithaque, reconnu d'abord par son chien. On peut aussi l'ouvrir sur les récits de 14-18, comme *Le Feu* de Barbusse ou *Les Croix de bois* de Dorgelès.

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