Sujet 4 · Bac Philosophie Amérique du Nord session normale 2021
Thème : Le travail · Tiré du sujet Session normale (2021)
Énoncé
Sujet 4
Expliquer le texte suivant:
De nos jours, ce n'est pas seulement dans les magasins, les marchés, les échanges, que les produits du travail entrent seuls en ligne de compte, et non les travaux qui les ont suscités. Dans les usines modernes il en est de même, du moins au niveau de l'ouvrier. La coopération, la compréhension, l'appréciation mutuelle dans le travail y sont le monopole des sphères supérieures. Au niveau de l'ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l'indication du nom, de la forme, de la matière première; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont les personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil; et quand il faut, comme c'est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d'identité où l'on se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat (1), le contraste est un symbole poignant et qui fait mal.
Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses; c'est la racine du mal. Il y a beaucoup de situations différentes dans une usine; l'ajusteur qui, dans un atelier d'outillage, fabrique, par exemple, des matrices de presses (2), merveilles d'ingéniosité, longues à façonner, toujours différentes, celui-là ne perd rien en entrant dans l'usine; mais ce cas est rare. Nombreux au contraire dans les grandes usines et même dans beaucoup de petites sont ceux ou celles qui exécutent à toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples indéfiniment répétés, un par seconde environ, sans autre répit que quelques courses anxieuses pour chercher une caisse, un régleur, d'autres pièces, jusqu'à la seconde précise où le chef vient en quelque sorte les prendre comme des objets pour les mettre devant une autre machine; ils y resteront jusqu'à ce qu'on les mette ailleurs. Ceux-là sont des choses autant qu'un être humain peut l'être, mais des choses qui n'ont pas licence (3) de perdre conscience, puisqu'il faut toujours pouvoir faire face à l'imprévu.
S. WEIL, La Condition ouvrière (1942)
(1) « forçat »: prisonnier condamné aux travaux forcés
(2) « matrices de presses »: moules servant à fabriquer des objets
(3) « avoir licence de »: avoir la permission de

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Expliquer le texte extrait de La Condition ouvrière de Simone Weil.
Réponse : Une explication rigoureuse doit rendre compte du mouvement du texte et de ses enjeux philosophiques : 1. Thèse générale et problème philosophique : Simone Weil analyse le travail ouvrier mécanisé et montre qu'il produit une inversion tragique de la condition humaine : l'ouvrier est ravalé au rang de simple chose interchangeable ou d'appendice de la machine, tandis que les produits manufacturés acquièrent une individualité et une considération réservées d'ordinaire aux personnes. Cette aliénation extrême prive le travail de son sens émancipateur. 2. Premier mouvement (premier paragraphe) : Le constat de l'inversion statutaire entre objets et ouvriers : - Le primat du produit sur l'activité humaine : le travail vivant s'efface derrière la marchandise finie. - La division du travail : la réflexion, l'intelligence collective et la coopération sont confisquées par l'encadrement supérieur (« les sphères supérieures »). - La réification des rapports humains : les relations dans l'atelier ne relient plus des personnes mais des postes techniques. - La métaphore poignante de l'« état civil » des pièces opposé au numéro matricule de l'ouvrier comparé à un « forçat ». 3. Deuxième mouvement (deuxième paragraphe) : L'analyse de la condition ouvrière et le scandale d'une « chose consciente » : - Formulation de la formule-clé : « Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c'est la racine du mal ». - Nuance : l'artisan ou l'ouvrier qualifié (l'ajusteur) conserve une part de créativité et d'intelligence dans son rapport à la matière, mais cela reste exceptionnel. - La cadence forcenée du travail à la chaîne : gestes simples et répétitifs, dépossession totale de son temps et de son corps. - Le paradoxe tragique final : l'ouvrier est traité comme un automate sans pour autant pouvoir cesser d'être vigilant (« n'ont pas licence de perdre conscience » pour parer à l'imprévu). On lui dénie l'autonomie spirituelle tout en exigeant de lui l'attention d'une conscience humaine au service de la rentabilité.
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