Abitur Rheinland-Pfalz Französisch 2024 · LK · de Vigan, D.: Les enfants sont rois

Aufgabe Französisch aus dem IQB-Pool 2024, LK · de Vigan, D.: Les enfants sont rois: 3 Teilaufgaben mit Lösungen. Mit automatischer Korrektur.

Themen der Aufgabe: Textverständnis: Inhalte wiedergeben (Présentez / Résumez) · Analyse literarischer Texte (Analysez / Caractérisez) · Stellungnahme und Erörterung (Commentez / Discutez / Prenez position) · Kreatives Schreiben: Perspektivwechsel und Fortsetzung (Journal intime, lettre d'un personnage)

Aufgabe 1

Delphine de Vigan: Les enfants sont rois (2021)

Mélanie Claux a lancé une chaîne YouTube sur laquelle elle mettait en scène ses enfants mineurs Kimmy et Sammy. Après la disparition de Kimmy, Clara Roussel, une commissaire de police, mène l'enquête pour la retrouver.

On ne pouvait ignorer le besoin de reconnaissance qui transparaissait de ces images. Mélanie

Claux voulait être regardée, suivie, aimée. Sa famille était une œuvre, un accomplissement,

et ses enfants une sorte de prolongement d'elle-même. L'avalanche d'émoticônes qu'elle re-

cevait chaque fois qu'elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son

5 maquillage comblaient sans doute une faille 1 ou un ennui. Aujourd'hui, les cœurs, les likes, les

applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre: une sorte de retour

sur investissement 2 émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer.

Clara ouvrit le tiroir de son bureau en quête d'une barre de céréales ou d'un paquet de gâteaux

qu'elle y aurait laissé. Elle mourait de faim mais ne pouvait se résoudre à rentrer chez elle.

10 Elle fouilla sous les stylos et les papiers, ne trouva rien d'autre qu'un vieux chewing-gum. Elle

rapprocha son siège et scruta 3 de nouveau le visage figé.

Ou bien Mélanie Claux était une redoutable femme d'affaires. Elle avait compris le fonctionne-

ment de l'algorithme, la complémentarité des médias et la vitrine incontournable des réseaux

sociaux. Elle ne s'était pas seulement transformée en fée, mais en chef d'entreprise. Elle or-

15 ganisait les plannings, les tournages, le montage et la communication, et prévoyait plus de six

mois à l'avance les déplacements de sa famille. Rien n'était laissé au hasard. Kimmy et

Sammy devaient être visibles tous les jours. Les week-ends et les vacances scolaires permet-

taient d'honorer 4 les invitations dans les hôtels, les fast-foods et les parcs d'attractions. Autant

de moments qui feraient l'objet de nouvelles vidéos. Il fallait distribuer de l'amour à ceux qui

20 les regardaient. Il fallait leur adresser des tas de poutous-bisous 5 et des bisous d'étoiles, et

leur donner le sentiment que tout était partagé. Partager était un investissement. Partager les

secrets, les marques, les anecdotes, telle était la recette du succès. Depuis que Mélanie s'était

lancée sur les réseaux, les compteurs n'avaient jamais cessé de grimper. […]

Une troisième hypothèse effleura Clara: cette femme n'était ni une victime ni un bourreau, elle

25 appartenait à son époque. Une époque où il était normal d'être filmé avant même d'être né.

Combien d'échographies étaient publiées chaque semaine sur Instagram ou Facebook ?

Combien de photos d'enfants, de famille, de selfies ? Et si la vie privée n'était plus qu'un con-

cept dépassé, périmé, ou pire, une illusion ? Clara était bien placée pour le savoir.

Nul besoin de se montrer pour être vu, suivi, identifié, répertorié, archivé. […]

30 Aujourd'hui, n'importe qui pouvait ouvrir un compte sur YouTube ou Instagram et tenter de

conquérir un public, une audience. N'importe qui pouvait se mettre en scène et multiplier les

contenus pour satisfaire ses abonnés, ses amis virtuels ou quelques voyeurs passés par là.

Aujourd'hui, n'importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l'intérêt des autres et en

récolter la preuve. N'importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personna-

35 lité, un people…

Au fond, YouTube et Instagram avaient réalisé le rêve de tout adolescent: être aimé, être

suivi, avoir des fans. Et il n'était jamais trop tard pour en profiter.

Mélanie était une femme de son temps. C'était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait

cumuler les vues, les likes et les stories.

40 Clara se sentait parfois si triste et si décalée 6. Ce n'était pas nouveau. Cependant cette sen-

sation s'était accrue 7 au cours des dernières années et, bien que dénuée 8 d'amertume, était

devenue douloureuse. Elle avait raté une marche, un épisode, une étape. […] Elle qui avait

grandi au milieu d'adultes toujours prompts à contester les dérives de leur époque […], elle

qui venait d'un monde où tout devait sans cesse être questionné, pensé, avait regardé le train

45 partir sans pouvoir monter dedans. Ses parents s'étaient trompés. Ils croyaient que Big Bro-

ther 9 s'incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait

s'insurger. Mais Big Brother n'avait pas eu besoin de s'imposer. Big Brother 10 avait été accueilli

les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d'être son propre bourreau.

Les frontières de l'intime s'étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou

50 de fesses. Mais en échange d'un clic, d'un cœur, d'un pouce levé, on montrait ses enfants, sa

famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l'administrateur de sa propre exhibition, et

celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.

La question n'était pas de savoir qui était Mélanie Claux. La question était de savoir ce que

l'époque tolérait, encourageait, et même portait aux nues 11. Et d'admettre qu'ils étaient ina-

55 daptés, dépassés, voire réactionnaires, ceux qui, comme elle, ne pouvaient plus s'y mouvoir 12

sans s'étonner ou s'indigner.

Clara parvint enfin à couper l'ordinateur. Elle avait les cervicales en miettes 13.

Elle attrapa ses affaires, éteignit les lumières du bureau et sortit du Bastion 14. Dehors l'air était

frais, elle prit son chemin habituel.

60 Qui, à part elle, allait visionner jusqu'à l'épuisement ces vidéos et ces stories ? Personne.

Mais si la réponse était là ? Dans ce choc entre les mondes. Entre ce monde virtuel, qui avait

ses règles et ses idoles, et son monde à elle, où ces images d'abondance miraculeuse et de

joie contrefaite ne généraient rien d'autre que de l'angoisse et de la tristesse.

873 mots

de Vigan, D. (2021). Les enfants sont rois. Gallimard, Paris. p. 224-228.

1 une faille – hier: eine Schwäche

2 un retour sur investissement – dt. der Ertrag einer Investition

3 scruter qc – examiner qc

4 honorer qc – hier: etw. wahrnehmen

5 un poutou-bisou – Kindersprache für Küsschen

6 décalé – dt. nicht im Einklang mit etw. sein

7 s'accroître – se renforcer

8 dénué de – sans

9 Big Brother – personnage de fiction de George Orwell représentant l'abolition des libertés et de la vie privée

10 Big Brother – émission de téléréalité

11 porter aux nues – admirer

12 se mouvoir – ici: vivre

13 avoir les cervicales en miettes – ugs.: Nackenschmerzen haben

14 le Bastion – surnom donné au commissariat dans le roman

Aufgabenstellung

1 Présentez les trois hypothèses que Clara Roussel évoque pour expliquer la présence de Mélanie Claux sur Internet. (25 %)

Aufgabe 2

Delphine de Vigan: Les enfants sont rois (2021)

Mélanie Claux a lancé une chaîne YouTube sur laquelle elle mettait en scène ses enfants mineurs Kimmy et Sammy. Après la disparition de Kimmy, Clara Roussel, une commissaire de police, mène l'enquête pour la retrouver.

On ne pouvait ignorer le besoin de reconnaissance qui transparaissait de ces images. Mélanie

Claux voulait être regardée, suivie, aimée. Sa famille était une œuvre, un accomplissement,

et ses enfants une sorte de prolongement d'elle-même. L'avalanche d'émoticônes qu'elle re-

cevait chaque fois qu'elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son

5 maquillage comblaient sans doute une faille 1 ou un ennui. Aujourd'hui, les cœurs, les likes, les

applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre: une sorte de retour

sur investissement 2 émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer.

Clara ouvrit le tiroir de son bureau en quête d'une barre de céréales ou d'un paquet de gâteaux

qu'elle y aurait laissé. Elle mourait de faim mais ne pouvait se résoudre à rentrer chez elle.

10 Elle fouilla sous les stylos et les papiers, ne trouva rien d'autre qu'un vieux chewing-gum. Elle

rapprocha son siège et scruta 3 de nouveau le visage figé.

Ou bien Mélanie Claux était une redoutable femme d'affaires. Elle avait compris le fonctionne-

ment de l'algorithme, la complémentarité des médias et la vitrine incontournable des réseaux

sociaux. Elle ne s'était pas seulement transformée en fée, mais en chef d'entreprise. Elle or-

15 ganisait les plannings, les tournages, le montage et la communication, et prévoyait plus de six

mois à l'avance les déplacements de sa famille. Rien n'était laissé au hasard. Kimmy et

Sammy devaient être visibles tous les jours. Les week-ends et les vacances scolaires permet-

taient d'honorer 4 les invitations dans les hôtels, les fast-foods et les parcs d'attractions. Autant

de moments qui feraient l'objet de nouvelles vidéos. Il fallait distribuer de l'amour à ceux qui

20 les regardaient. Il fallait leur adresser des tas de poutous-bisous 5 et des bisous d'étoiles, et

leur donner le sentiment que tout était partagé. Partager était un investissement. Partager les

secrets, les marques, les anecdotes, telle était la recette du succès. Depuis que Mélanie s'était

lancée sur les réseaux, les compteurs n'avaient jamais cessé de grimper. […]

Une troisième hypothèse effleura Clara: cette femme n'était ni une victime ni un bourreau, elle

25 appartenait à son époque. Une époque où il était normal d'être filmé avant même d'être né.

Combien d'échographies étaient publiées chaque semaine sur Instagram ou Facebook ?

Combien de photos d'enfants, de famille, de selfies ? Et si la vie privée n'était plus qu'un con-

cept dépassé, périmé, ou pire, une illusion ? Clara était bien placée pour le savoir.

Nul besoin de se montrer pour être vu, suivi, identifié, répertorié, archivé. […]

30 Aujourd'hui, n'importe qui pouvait ouvrir un compte sur YouTube ou Instagram et tenter de

conquérir un public, une audience. N'importe qui pouvait se mettre en scène et multiplier les

contenus pour satisfaire ses abonnés, ses amis virtuels ou quelques voyeurs passés par là.

Aujourd'hui, n'importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l'intérêt des autres et en

récolter la preuve. N'importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personna-

35 lité, un people…

Au fond, YouTube et Instagram avaient réalisé le rêve de tout adolescent: être aimé, être

suivi, avoir des fans. Et il n'était jamais trop tard pour en profiter.

Mélanie était une femme de son temps. C'était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait

cumuler les vues, les likes et les stories.

40 Clara se sentait parfois si triste et si décalée 6. Ce n'était pas nouveau. Cependant cette sen-

sation s'était accrue 7 au cours des dernières années et, bien que dénuée 8 d'amertume, était

devenue douloureuse. Elle avait raté une marche, un épisode, une étape. […] Elle qui avait

grandi au milieu d'adultes toujours prompts à contester les dérives de leur époque […], elle

qui venait d'un monde où tout devait sans cesse être questionné, pensé, avait regardé le train

45 partir sans pouvoir monter dedans. Ses parents s'étaient trompés. Ils croyaient que Big Bro-

ther 9 s'incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait

s'insurger. Mais Big Brother n'avait pas eu besoin de s'imposer. Big Brother 10 avait été accueilli

les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d'être son propre bourreau.

Les frontières de l'intime s'étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou

50 de fesses. Mais en échange d'un clic, d'un cœur, d'un pouce levé, on montrait ses enfants, sa

famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l'administrateur de sa propre exhibition, et

celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.

La question n'était pas de savoir qui était Mélanie Claux. La question était de savoir ce que

l'époque tolérait, encourageait, et même portait aux nues 11. Et d'admettre qu'ils étaient ina-

55 daptés, dépassés, voire réactionnaires, ceux qui, comme elle, ne pouvaient plus s'y mouvoir 12

sans s'étonner ou s'indigner.

Clara parvint enfin à couper l'ordinateur. Elle avait les cervicales en miettes 13.

Elle attrapa ses affaires, éteignit les lumières du bureau et sortit du Bastion 14. Dehors l'air était

frais, elle prit son chemin habituel.

60 Qui, à part elle, allait visionner jusqu'à l'épuisement ces vidéos et ces stories ? Personne.

Mais si la réponse était là ? Dans ce choc entre les mondes. Entre ce monde virtuel, qui avait

ses règles et ses idoles, et son monde à elle, où ces images d'abondance miraculeuse et de

joie contrefaite ne généraient rien d'autre que de l'angoisse et de la tristesse.

873 mots

de Vigan, D. (2021). Les enfants sont rois. Gallimard, Paris. p. 224-228.

1 une faille – hier: eine Schwäche

2 un retour sur investissement – dt. der Ertrag einer Investition

3 scruter qc – examiner qc

4 honorer qc – hier: etw. wahrnehmen

5 un poutou-bisou – Kindersprache für Küsschen

6 décalé – dt. nicht im Einklang mit etw. sein

7 s'accroître – se renforcer

8 dénué de – sans

9 Big Brother – personnage de fiction de George Orwell représentant l'abolition des libertés et de la vie privée

10 Big Brother – émission de téléréalité

11 porter aux nues – admirer

12 se mouvoir – ici: vivre

13 avoir les cervicales en miettes – ugs.: Nackenschmerzen haben

14 le Bastion – surnom donné au commissariat dans le roman

Aufgabenstellung

2 Analysez les sentiments de Clara face à la vie moderne à laquelle Mélanie et elle-même appartiennent en vous référant aussi aux moyens stylistiques. (40 %)

Aufgabe 3.1

Au choix

3.1

Les influenceurs sont-ils tout-puissants ? Prenez position et justifiez votre opinion.

[35 %]

Aufgabe 3.2

Delphine de Vigan: Les enfants sont rois (2021)

Mélanie Claux a lancé une chaîne YouTube sur laquelle elle mettait en scène ses enfants mineurs Kimmy et Sammy. Après la disparition de Kimmy, Clara Roussel, une commissaire de police, mène l'enquête pour la retrouver.

On ne pouvait ignorer le besoin de reconnaissance qui transparaissait de ces images. Mélanie

Claux voulait être regardée, suivie, aimée. Sa famille était une œuvre, un accomplissement,

et ses enfants une sorte de prolongement d'elle-même. L'avalanche d'émoticônes qu'elle re-

cevait chaque fois qu'elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son

5 maquillage comblaient sans doute une faille 1 ou un ennui. Aujourd'hui, les cœurs, les likes, les

applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre: une sorte de retour

sur investissement 2 émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer.

Clara ouvrit le tiroir de son bureau en quête d'une barre de céréales ou d'un paquet de gâteaux

qu'elle y aurait laissé. Elle mourait de faim mais ne pouvait se résoudre à rentrer chez elle.

10 Elle fouilla sous les stylos et les papiers, ne trouva rien d'autre qu'un vieux chewing-gum. Elle

rapprocha son siège et scruta 3 de nouveau le visage figé.

Ou bien Mélanie Claux était une redoutable femme d'affaires. Elle avait compris le fonctionne-

ment de l'algorithme, la complémentarité des médias et la vitrine incontournable des réseaux

sociaux. Elle ne s'était pas seulement transformée en fée, mais en chef d'entreprise. Elle or-

15 ganisait les plannings, les tournages, le montage et la communication, et prévoyait plus de six

mois à l'avance les déplacements de sa famille. Rien n'était laissé au hasard. Kimmy et

Sammy devaient être visibles tous les jours. Les week-ends et les vacances scolaires permet-

taient d'honorer 4 les invitations dans les hôtels, les fast-foods et les parcs d'attractions. Autant

de moments qui feraient l'objet de nouvelles vidéos. Il fallait distribuer de l'amour à ceux qui

20 les regardaient. Il fallait leur adresser des tas de poutous-bisous 5 et des bisous d'étoiles, et

leur donner le sentiment que tout était partagé. Partager était un investissement. Partager les

secrets, les marques, les anecdotes, telle était la recette du succès. Depuis que Mélanie s'était

lancée sur les réseaux, les compteurs n'avaient jamais cessé de grimper. […]

Une troisième hypothèse effleura Clara: cette femme n'était ni une victime ni un bourreau, elle

25 appartenait à son époque. Une époque où il était normal d'être filmé avant même d'être né.

Combien d'échographies étaient publiées chaque semaine sur Instagram ou Facebook ?

Combien de photos d'enfants, de famille, de selfies ? Et si la vie privée n'était plus qu'un con-

cept dépassé, périmé, ou pire, une illusion ? Clara était bien placée pour le savoir.

Nul besoin de se montrer pour être vu, suivi, identifié, répertorié, archivé. […]

30 Aujourd'hui, n'importe qui pouvait ouvrir un compte sur YouTube ou Instagram et tenter de

conquérir un public, une audience. N'importe qui pouvait se mettre en scène et multiplier les

contenus pour satisfaire ses abonnés, ses amis virtuels ou quelques voyeurs passés par là.

Aujourd'hui, n'importe qui pouvait imaginer que sa vie était digne de l'intérêt des autres et en

récolter la preuve. N'importe qui pouvait se considérer et se comporter comme une personna-

35 lité, un people…

Au fond, YouTube et Instagram avaient réalisé le rêve de tout adolescent: être aimé, être

suivi, avoir des fans. Et il n'était jamais trop tard pour en profiter.

Mélanie était une femme de son temps. C'était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait

cumuler les vues, les likes et les stories.

40 Clara se sentait parfois si triste et si décalée 6. Ce n'était pas nouveau. Cependant cette sen-

sation s'était accrue 7 au cours des dernières années et, bien que dénuée 8 d'amertume, était

devenue douloureuse. Elle avait raté une marche, un épisode, une étape. […] Elle qui avait

grandi au milieu d'adultes toujours prompts à contester les dérives de leur époque […], elle

qui venait d'un monde où tout devait sans cesse être questionné, pensé, avait regardé le train

45 partir sans pouvoir monter dedans. Ses parents s'étaient trompés. Ils croyaient que Big Bro-

ther 9 s'incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait

s'insurger. Mais Big Brother n'avait pas eu besoin de s'imposer. Big Brother 10 avait été accueilli

les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d'être son propre bourreau.

Les frontières de l'intime s'étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou

50 de fesses. Mais en échange d'un clic, d'un cœur, d'un pouce levé, on montrait ses enfants, sa

famille, on racontait sa vie. Chacun était devenu l'administrateur de sa propre exhibition, et

celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.

La question n'était pas de savoir qui était Mélanie Claux. La question était de savoir ce que

l'époque tolérait, encourageait, et même portait aux nues 11. Et d'admettre qu'ils étaient ina-

55 daptés, dépassés, voire réactionnaires, ceux qui, comme elle, ne pouvaient plus s'y mouvoir 12

sans s'étonner ou s'indigner.

Clara parvint enfin à couper l'ordinateur. Elle avait les cervicales en miettes 13.

Elle attrapa ses affaires, éteignit les lumières du bureau et sortit du Bastion 14. Dehors l'air était

frais, elle prit son chemin habituel.

60 Qui, à part elle, allait visionner jusqu'à l'épuisement ces vidéos et ces stories ? Personne.

Mais si la réponse était là ? Dans ce choc entre les mondes. Entre ce monde virtuel, qui avait

ses règles et ses idoles, et son monde à elle, où ces images d'abondance miraculeuse et de

joie contrefaite ne généraient rien d'autre que de l'angoisse et de la tristesse.

873 mots

de Vigan, D. (2021). Les enfants sont rois. Gallimard, Paris. p. 224-228.

1 une faille – hier: eine Schwäche

2 un retour sur investissement – dt. der Ertrag einer Investition

3 scruter qc – examiner qc

4 honorer qc – hier: etw. wahrnehmen

5 un poutou-bisou – Kindersprache für Küsschen

6 décalé – dt. nicht im Einklang mit etw. sein

7 s'accroître – se renforcer

8 dénué de – sans

9 Big Brother – personnage de fiction de George Orwell représentant l'abolition des libertés et de la vie privée

10 Big Brother – émission de téléréalité

11 porter aux nues – admirer

12 se mouvoir – ici: vivre

13 avoir les cervicales en miettes – ugs.: Nackenschmerzen haben

14 le Bastion – surnom donné au commissariat dans le roman

Aufgabenstellung – Au choix

3.2 Les internautes ont demandé à Mélanie Claux dans un forum si la vie privée était devenue aujourd'hui « un concept dépassé, périmé ou pire, une illusion » (cf. l. 27-28). Mélanie y répond et se justifie dans un article de blog.

Rédigez ce texte. (35 %)

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