Abitur BW Französisch 2024 · LK · Miano: Depuis la première heure
Aufgabe Französisch aus dem IQB-Pool 2024, LK · Miano: Depuis la première heure: 3 Teilaufgaben mit Lösungen. Mit automatischer Korrektur.
Themen der Aufgabe: Textverständnis: Inhalte wiedergeben (Présentez / Résumez) · Analyse literarischer Texte (Analysez / Caractérisez) · Stellungnahme und Erörterung (Commentez / Discutez / Prenez position) · Kreatives Schreiben: Perspektivwechsel und Fortsetzung (Journal intime, lettre d'un personnage)
Aufgabe 1
Material
Léonora Miano: Depuis la première heure (2008)
Le narrateur, un jeune footballeur camerounais, rêve d’une carrière de footballeur professionnel. Il est venu en France à l’aide d’un agent qui lui avait promis de le placer dans un club de football de renommée internationale.
Je n’ose pas rentrer. Même si ici, tout est sombre depuis la première heure du premier jour. Je ne peux pas rentrer. Laisser la honte s’abattre sur moi. Les railleries et le mépris des autres m’engloutir. Autant mourir ici. Comme une bactérie neutralisée. Que personne, jamais, n’en sache rien. Parfois, je me dis que si je prenais simplement mes cliques et mes claques 2, si je 5 retournais au pays, j’y trouverais peut-être plus que ce néant où je patauge 3, depuis la première heure du premier jour. Il me suffirait de pénétrer dans la cour de notre concession 4. De m’asseoir à terre. J’étendrais devant la famille mes mains vides. Ouvertes. Je les étendrais en avant. La paume regardant le ciel. Je dirais alors: « Me voici. Tel qu’au jour de mon départ. Nu. Démuni. Vivant et volontaire. » Je serai prêt à trouver sur place de quoi valoriser mon 10 existence. Peut-être qu’elle ne serait pas clinquante, ma vie. Peut-être que je n’aurais rien d’extraordinaire à faire valoir. Pas de grosse voiture. Pas de maison à deux étages. Ce ne serait qu’une vie d’homme.
Parfois, il me vient à l’esprit que je pourrais faire cela. M’asseoir parmi les miens. Leur dire simplement que la France ne m’a pas réussi. Que je n’y ai réalisé aucun de mes rêves. Que, 15 au contraire, des cauchemars d’une espèce inconnue ont commencé à danser entre mes tempes. En permanence. Je pourrais leur conter les milliers des nôtres qui meurent de leurs nuits sans sommeil et dont les cadavres errent dans les rues de la France. Il arrive que ces morts vivants feignent 5 de croire que le temps n’a pas passé, qu’ils sont encore aussi jeunes qu’au jour de leur arrivée. Aussi forts. Aussi talentueux. Ils continuent de dire qu’il suffit qu’on 20 leur donne des papiers, qu’on les laisse entrer sur un terrain de football.
Je pourrais leur dire ceux qui empruntent, ici où là, l’argent et les vêtements qui leur servent à éblouir la galerie 6 lors de leurs vacances annuelles au pays. Évoquer tous ceux qui ne vivent plus que dans l’attente de ces quelques semaines au cours desquelles ils pourront, eux aussi, être enviés. Je raconterais tous ces jeunes gens brillants qui avaient toujours eu les honneurs 25 du tableau 7, des mentions à la pelle 8, et qui n’ont tout simplement pas pu se faire à l’hiver, au mépris, à la brutalité policière… Ceux qui, entourés et choyés sur la terre de leurs pères, ne surent s’accoutumer aux rigueurs de la vie d’ici. Tout à coup, ils se sont mis à échouer à tous les examens. Ils n’ont achevé aucun cycle d’études. Un matin, las, en deuil d’eux-mêmes, ils ont cessé d’aller à l’université. Ils ne sont pas rentrés au pays, où on attendait tellement d’eux. 30 L’honneur d’un patronyme 9 trop lourd sur leurs épaules les a rivés 10 à la noirceur et à la vacuité 11.
Je décrirais le travail au noir pour lequel on n’est pas toujours payé. Les squats insalubres dont il faut bien se satisfaire, puisqu’on s’est condamné à ramper dans les boyaux 12 de la France. Jusqu’au jour de l’expulsion, un petit matin obscur et brumeux où on sera jeté dans 35 un avion. Menottes aux poignets. Cette aube funeste nous court après, ici. Je dirais le chômeur en fin de droits 13. Le sans-logis. Le mendiant. La valeur de la misère ajoutée 14 que viennent collecter les huissiers, sans distinction de race, de sexe ou de religion. Ce pays ne peut rien pour nous, et certainement pas nous faire rêver: qu’y a-t-il à attendre de qui ne produit pour les siens que le manque et l’exclusion ? Un tel pays ne peut rien nous enseigner. Un tel pays 40 n’a pas de leçons à donner. Nous devons cesser de tourner vers lui 1 nos regards et nous inventer nous-mêmes. Nous devons voir, au-delà de cette blancheur que nous crûmes surnaturelle, des humains comme nous: faibles et imparfaits. Fragiles et apeurés. Eux aussi.
Je pourrais dire bien des choses aux miens, pour qu’ils comprennent que l’Occident n’est pas ce qu’ils imaginent. Qu’il n’est qu’un immense sépulcre pour nombre de ses autochtones. Sa 45 civilisation lumineuse ne donne aujourd’hui, à ses propres enfants, qu’un avenir précaire et des caravanes en guise de logement. Je dirais l’incroyable: ces petits fonctionnaires chargés de l’intendance du pays, qui dorment dans leur voiture. Je dirais tous ces impensables. Pour que les miens comprennent que la descendance des conquérants ne mérite pas le piédestal d’où nous la laissons encore nous impressionner. La vie lui est devenue trop cruelle pour 50 qu’elle irradie encore. À l’instant même où je voudrais énoncer ces vérités, ils cesseraient de m’écouter. Ils diraient qu’on ne peut pas revenir les mains vides de Mbengué 15. Qu’il faut vraiment être nul. Ils diraient que mon échec ne doit pas les empêcher de tenter leur chance, que l’amertume me pousse au délire. Ils affirmeraient qu’une misère occidentale est forcément moins rude qu’une misère africaine. Car après tout, l’Occident tient le monde au creux de sa 55 main blanche. Comment pourrait-il ne pas être un paradis ?
Il m’est donc impossible de rentrer au pays, même si j’ai mordu la poussière givrée du sol de France sitôt arrivé. Je devais jouer au football. Devenir une vedette. Je n’ai jamais vu un terrain.
(882 mots)
Miano, L: (2008). Depuis la première heure. Afropean Soul et autres nouvelles. Paris. p. 27-30.
Vocabulaire et annotations
1 lui – ici: le pays = la France
2 prendre ses cliques et ses claques (fam) – partir en emportant tout ce que l’on possède
3 patauger (fig) – ne pas parvenir à se sortir d’une difficulté
4 concession (f) – en Afrique, terrain clos regroupant un ensemble d’habitations, occupées souvent par une même famille
5 feindre de faire qc – faire semblant
6 éblouir la galerie – ici: impressionner les gens
7 avoir les honneurs du tableau – ici: être le meilleur/la meilleure élève de sa classe
8 des mentions à la pelle (fam) – haufenweise positive leistungsbezogene Anmerkungen ( hier: bezogen auf französische Diplome)
9 le patronyme – le nom de famille
10 river qn à qc (fig) – fixer, attacher étroitement quelqu’un à quelqu’un ou à quelque chose
11 la vacuité – le vide
12 les boyaux (m) – dt. hier: die Gräben
13 (arriver) en fin de droits – ici: arriver à la fin de la durée du versement des allocations chômage
14 la valeur de la misère ajoutée – jeu de mots avec TVA, taxe à la valeur ajoutée (Mehrwertsteuer)
15 Mbengué – l’Occident, en langue douala du Cameroun (NdA)
1 Présentez les conditions de vie du narrateur.
[30 %]
Aufgabe 2
Material
Léonora Miano: Depuis la première heure (2008)
Le narrateur, un jeune footballeur camerounais, rêve d’une carrière de footballeur professionnel. Il est venu en France à l’aide d’un agent qui lui avait promis de le placer dans un club de football de renommée internationale.
Je n’ose pas rentrer. Même si ici, tout est sombre depuis la première heure du premier jour. Je ne peux pas rentrer. Laisser la honte s’abattre sur moi. Les railleries et le mépris des autres m’engloutir. Autant mourir ici. Comme une bactérie neutralisée. Que personne, jamais, n’en sache rien. Parfois, je me dis que si je prenais simplement mes cliques et mes claques 2, si je 5 retournais au pays, j’y trouverais peut-être plus que ce néant où je patauge 3, depuis la première heure du premier jour. Il me suffirait de pénétrer dans la cour de notre concession 4. De m’asseoir à terre. J’étendrais devant la famille mes mains vides. Ouvertes. Je les étendrais en avant. La paume regardant le ciel. Je dirais alors: « Me voici. Tel qu’au jour de mon départ. Nu. Démuni. Vivant et volontaire. » Je serai prêt à trouver sur place de quoi valoriser mon 10 existence. Peut-être qu’elle ne serait pas clinquante, ma vie. Peut-être que je n’aurais rien d’extraordinaire à faire valoir. Pas de grosse voiture. Pas de maison à deux étages. Ce ne serait qu’une vie d’homme.
Parfois, il me vient à l’esprit que je pourrais faire cela. M’asseoir parmi les miens. Leur dire simplement que la France ne m’a pas réussi. Que je n’y ai réalisé aucun de mes rêves. Que, 15 au contraire, des cauchemars d’une espèce inconnue ont commencé à danser entre mes tempes. En permanence. Je pourrais leur conter les milliers des nôtres qui meurent de leurs nuits sans sommeil et dont les cadavres errent dans les rues de la France. Il arrive que ces morts vivants feignent 5 de croire que le temps n’a pas passé, qu’ils sont encore aussi jeunes qu’au jour de leur arrivée. Aussi forts. Aussi talentueux. Ils continuent de dire qu’il suffit qu’on 20 leur donne des papiers, qu’on les laisse entrer sur un terrain de football.
Je pourrais leur dire ceux qui empruntent, ici où là, l’argent et les vêtements qui leur servent à éblouir la galerie 6 lors de leurs vacances annuelles au pays. Évoquer tous ceux qui ne vivent plus que dans l’attente de ces quelques semaines au cours desquelles ils pourront, eux aussi, être enviés. Je raconterais tous ces jeunes gens brillants qui avaient toujours eu les honneurs 25 du tableau 7, des mentions à la pelle 8, et qui n’ont tout simplement pas pu se faire à l’hiver, au mépris, à la brutalité policière… Ceux qui, entourés et choyés sur la terre de leurs pères, ne surent s’accoutumer aux rigueurs de la vie d’ici. Tout à coup, ils se sont mis à échouer à tous les examens. Ils n’ont achevé aucun cycle d’études. Un matin, las, en deuil d’eux-mêmes, ils ont cessé d’aller à l’université. Ils ne sont pas rentrés au pays, où on attendait tellement d’eux. 30 L’honneur d’un patronyme 9 trop lourd sur leurs épaules les a rivés 10 à la noirceur et à la vacuité 11.
Je décrirais le travail au noir pour lequel on n’est pas toujours payé. Les squats insalubres dont il faut bien se satisfaire, puisqu’on s’est condamné à ramper dans les boyaux 12 de la France. Jusqu’au jour de l’expulsion, un petit matin obscur et brumeux où on sera jeté dans 35 un avion. Menottes aux poignets. Cette aube funeste nous court après, ici. Je dirais le chômeur en fin de droits 13. Le sans-logis. Le mendiant. La valeur de la misère ajoutée 14 que viennent collecter les huissiers, sans distinction de race, de sexe ou de religion. Ce pays ne peut rien pour nous, et certainement pas nous faire rêver: qu’y a-t-il à attendre de qui ne produit pour les siens que le manque et l’exclusion ? Un tel pays ne peut rien nous enseigner. Un tel pays 40 n’a pas de leçons à donner. Nous devons cesser de tourner vers lui 1 nos regards et nous inventer nous-mêmes. Nous devons voir, au-delà de cette blancheur que nous crûmes surnaturelle, des humains comme nous: faibles et imparfaits. Fragiles et apeurés. Eux aussi.
Je pourrais dire bien des choses aux miens, pour qu’ils comprennent que l’Occident n’est pas ce qu’ils imaginent. Qu’il n’est qu’un immense sépulcre pour nombre de ses autochtones. Sa 45 civilisation lumineuse ne donne aujourd’hui, à ses propres enfants, qu’un avenir précaire et des caravanes en guise de logement. Je dirais l’incroyable: ces petits fonctionnaires chargés de l’intendance du pays, qui dorment dans leur voiture. Je dirais tous ces impensables. Pour que les miens comprennent que la descendance des conquérants ne mérite pas le piédestal d’où nous la laissons encore nous impressionner. La vie lui est devenue trop cruelle pour 50 qu’elle irradie encore. À l’instant même où je voudrais énoncer ces vérités, ils cesseraient de m’écouter. Ils diraient qu’on ne peut pas revenir les mains vides de Mbengué 15. Qu’il faut vraiment être nul. Ils diraient que mon échec ne doit pas les empêcher de tenter leur chance, que l’amertume me pousse au délire. Ils affirmeraient qu’une misère occidentale est forcément moins rude qu’une misère africaine. Car après tout, l’Occident tient le monde au creux de sa 55 main blanche. Comment pourrait-il ne pas être un paradis ?
Il m’est donc impossible de rentrer au pays, même si j’ai mordu la poussière givrée du sol de France sitôt arrivé. Je devais jouer au football. Devenir une vedette. Je n’ai jamais vu un terrain.
(882 mots)
Miano, L: (2008). Depuis la première heure. Afropean Soul et autres nouvelles. Paris. p. 27-30.
Vocabulaire et annotations
1 lui – ici: le pays = la France
2 prendre ses cliques et ses claques (fam) – partir en emportant tout ce que l’on possède
3 patauger (fig) – ne pas parvenir à se sortir d’une difficulté
4 concession (f) – en Afrique, terrain clos regroupant un ensemble d’habitations, occupées souvent par une même famille
5 feindre de faire qc – faire semblant
6 éblouir la galerie – ici: impressionner les gens
7 avoir les honneurs du tableau – ici: être le meilleur/la meilleure élève de sa classe
8 des mentions à la pelle (fam) – haufenweise positive leistungsbezogene Anmerkungen ( hier: bezogen auf französische Diplome)
9 le patronyme – le nom de famille
10 river qn à qc (fig) – fixer, attacher étroitement quelqu’un à quelqu’un ou à quelque chose
11 la vacuité – le vide
12 les boyaux (m) – dt. hier: die Gräben
13 (arriver) en fin de droits – ici: arriver à la fin de la durée du versement des allocations chômage
14 la valeur de la misère ajoutée – jeu de mots avec TVA, taxe à la valeur ajoutée (Mehrwertsteuer)
15 Mbengué – l’Occident, en langue douala du Cameroun (NdA)
2 Dégagez le dilemme du narrateur en tenant compte des moyens stylistiques.
[40 %]
Aufgabe 3.1
Material
Léonora Miano: Depuis la première heure (2008)
Le narrateur, un jeune footballeur camerounais, rêve d’une carrière de footballeur professionnel. Il est venu en France à l’aide d’un agent qui lui avait promis de le placer dans un club de football de renommée internationale.
Je n’ose pas rentrer. Même si ici, tout est sombre depuis la première heure du premier jour. Je ne peux pas rentrer. Laisser la honte s’abattre sur moi. Les railleries et le mépris des autres m’engloutir. Autant mourir ici. Comme une bactérie neutralisée. Que personne, jamais, n’en sache rien. Parfois, je me dis que si je prenais simplement mes cliques et mes claques 2, si je 5 retournais au pays, j’y trouverais peut-être plus que ce néant où je patauge 3, depuis la première heure du premier jour. Il me suffirait de pénétrer dans la cour de notre concession 4. De m’asseoir à terre. J’étendrais devant la famille mes mains vides. Ouvertes. Je les étendrais en avant. La paume regardant le ciel. Je dirais alors: « Me voici. Tel qu’au jour de mon départ. Nu. Démuni. Vivant et volontaire. » Je serai prêt à trouver sur place de quoi valoriser mon 10 existence. Peut-être qu’elle ne serait pas clinquante, ma vie. Peut-être que je n’aurais rien d’extraordinaire à faire valoir. Pas de grosse voiture. Pas de maison à deux étages. Ce ne serait qu’une vie d’homme.
Parfois, il me vient à l’esprit que je pourrais faire cela. M’asseoir parmi les miens. Leur dire simplement que la France ne m’a pas réussi. Que je n’y ai réalisé aucun de mes rêves. Que, 15 au contraire, des cauchemars d’une espèce inconnue ont commencé à danser entre mes tempes. En permanence. Je pourrais leur conter les milliers des nôtres qui meurent de leurs nuits sans sommeil et dont les cadavres errent dans les rues de la France. Il arrive que ces morts vivants feignent 5 de croire que le temps n’a pas passé, qu’ils sont encore aussi jeunes qu’au jour de leur arrivée. Aussi forts. Aussi talentueux. Ils continuent de dire qu’il suffit qu’on 20 leur donne des papiers, qu’on les laisse entrer sur un terrain de football.
Je pourrais leur dire ceux qui empruntent, ici où là, l’argent et les vêtements qui leur servent à éblouir la galerie 6 lors de leurs vacances annuelles au pays. Évoquer tous ceux qui ne vivent plus que dans l’attente de ces quelques semaines au cours desquelles ils pourront, eux aussi, être enviés. Je raconterais tous ces jeunes gens brillants qui avaient toujours eu les honneurs 25 du tableau 7, des mentions à la pelle 8, et qui n’ont tout simplement pas pu se faire à l’hiver, au mépris, à la brutalité policière… Ceux qui, entourés et choyés sur la terre de leurs pères, ne surent s’accoutumer aux rigueurs de la vie d’ici. Tout à coup, ils se sont mis à échouer à tous les examens. Ils n’ont achevé aucun cycle d’études. Un matin, las, en deuil d’eux-mêmes, ils ont cessé d’aller à l’université. Ils ne sont pas rentrés au pays, où on attendait tellement d’eux. 30 L’honneur d’un patronyme 9 trop lourd sur leurs épaules les a rivés 10 à la noirceur et à la vacuité 11.
Je décrirais le travail au noir pour lequel on n’est pas toujours payé. Les squats insalubres dont il faut bien se satisfaire, puisqu’on s’est condamné à ramper dans les boyaux 12 de la France. Jusqu’au jour de l’expulsion, un petit matin obscur et brumeux où on sera jeté dans 35 un avion. Menottes aux poignets. Cette aube funeste nous court après, ici. Je dirais le chômeur en fin de droits 13. Le sans-logis. Le mendiant. La valeur de la misère ajoutée 14 que viennent collecter les huissiers, sans distinction de race, de sexe ou de religion. Ce pays ne peut rien pour nous, et certainement pas nous faire rêver: qu’y a-t-il à attendre de qui ne produit pour les siens que le manque et l’exclusion ? Un tel pays ne peut rien nous enseigner. Un tel pays 40 n’a pas de leçons à donner. Nous devons cesser de tourner vers lui 1 nos regards et nous inventer nous-mêmes. Nous devons voir, au-delà de cette blancheur que nous crûmes surnaturelle, des humains comme nous: faibles et imparfaits. Fragiles et apeurés. Eux aussi.
Je pourrais dire bien des choses aux miens, pour qu’ils comprennent que l’Occident n’est pas ce qu’ils imaginent. Qu’il n’est qu’un immense sépulcre pour nombre de ses autochtones. Sa 45 civilisation lumineuse ne donne aujourd’hui, à ses propres enfants, qu’un avenir précaire et des caravanes en guise de logement. Je dirais l’incroyable: ces petits fonctionnaires chargés de l’intendance du pays, qui dorment dans leur voiture. Je dirais tous ces impensables. Pour que les miens comprennent que la descendance des conquérants ne mérite pas le piédestal d’où nous la laissons encore nous impressionner. La vie lui est devenue trop cruelle pour 50 qu’elle irradie encore. À l’instant même où je voudrais énoncer ces vérités, ils cesseraient de m’écouter. Ils diraient qu’on ne peut pas revenir les mains vides de Mbengué 15. Qu’il faut vraiment être nul. Ils diraient que mon échec ne doit pas les empêcher de tenter leur chance, que l’amertume me pousse au délire. Ils affirmeraient qu’une misère occidentale est forcément moins rude qu’une misère africaine. Car après tout, l’Occident tient le monde au creux de sa 55 main blanche. Comment pourrait-il ne pas être un paradis ?
Il m’est donc impossible de rentrer au pays, même si j’ai mordu la poussière givrée du sol de France sitôt arrivé. Je devais jouer au football. Devenir une vedette. Je n’ai jamais vu un terrain.
(882 mots)
Miano, L: (2008). Depuis la première heure. Afropean Soul et autres nouvelles. Paris. p. 27-30.
Vocabulaire et annotations
1 lui – ici: le pays = la France
2 prendre ses cliques et ses claques (fam) – partir en emportant tout ce que l’on possède
3 patauger (fig) – ne pas parvenir à se sortir d’une difficulté
4 concession (f) – en Afrique, terrain clos regroupant un ensemble d’habitations, occupées souvent par une même famille
5 feindre de faire qc – faire semblant
6 éblouir la galerie – ici: impressionner les gens
7 avoir les honneurs du tableau – ici: être le meilleur/la meilleure élève de sa classe
8 des mentions à la pelle (fam) – haufenweise positive leistungsbezogene Anmerkungen ( hier: bezogen auf französische Diplome)
9 le patronyme – le nom de famille
10 river qn à qc (fig) – fixer, attacher étroitement quelqu’un à quelqu’un ou à quelque chose
11 la vacuité – le vide
12 les boyaux (m) – dt. hier: die Gräben
13 (arriver) en fin de droits – ici: arriver à la fin de la durée du versement des allocations chômage
14 la valeur de la misère ajoutée – jeu de mots avec TVA, taxe à la valeur ajoutée (Mehrwertsteuer)
15 Mbengué – l’Occident, en langue douala du Cameroun (NdA)
3.1 « Nous devons cesser de tourner vers lui 1 nos regards et nous inventer nous-mêmes. » (l. 40-41)
Commentez.
[30 %]
1 lui – ici: le pays = la France
Aufgabe 3.2
Material
Léonora Miano: Depuis la première heure (2008)
Le narrateur, un jeune footballeur camerounais, rêve d’une carrière de footballeur professionnel. Il est venu en France à l’aide d’un agent qui lui avait promis de le placer dans un club de football de renommée internationale.
Je n’ose pas rentrer. Même si ici, tout est sombre depuis la première heure du premier jour. Je ne peux pas rentrer. Laisser la honte s’abattre sur moi. Les railleries et le mépris des autres m’engloutir. Autant mourir ici. Comme une bactérie neutralisée. Que personne, jamais, n’en sache rien. Parfois, je me dis que si je prenais simplement mes cliques et mes claques 2, si je 5 retournais au pays, j’y trouverais peut-être plus que ce néant où je patauge 3, depuis la première heure du premier jour. Il me suffirait de pénétrer dans la cour de notre concession 4. De m’asseoir à terre. J’étendrais devant la famille mes mains vides. Ouvertes. Je les étendrais en avant. La paume regardant le ciel. Je dirais alors: « Me voici. Tel qu’au jour de mon départ. Nu. Démuni. Vivant et volontaire. » Je serai prêt à trouver sur place de quoi valoriser mon 10 existence. Peut-être qu’elle ne serait pas clinquante, ma vie. Peut-être que je n’aurais rien d’extraordinaire à faire valoir. Pas de grosse voiture. Pas de maison à deux étages. Ce ne serait qu’une vie d’homme.
Parfois, il me vient à l’esprit que je pourrais faire cela. M’asseoir parmi les miens. Leur dire simplement que la France ne m’a pas réussi. Que je n’y ai réalisé aucun de mes rêves. Que, 15 au contraire, des cauchemars d’une espèce inconnue ont commencé à danser entre mes tempes. En permanence. Je pourrais leur conter les milliers des nôtres qui meurent de leurs nuits sans sommeil et dont les cadavres errent dans les rues de la France. Il arrive que ces morts vivants feignent 5 de croire que le temps n’a pas passé, qu’ils sont encore aussi jeunes qu’au jour de leur arrivée. Aussi forts. Aussi talentueux. Ils continuent de dire qu’il suffit qu’on 20 leur donne des papiers, qu’on les laisse entrer sur un terrain de football.
Je pourrais leur dire ceux qui empruntent, ici où là, l’argent et les vêtements qui leur servent à éblouir la galerie 6 lors de leurs vacances annuelles au pays. Évoquer tous ceux qui ne vivent plus que dans l’attente de ces quelques semaines au cours desquelles ils pourront, eux aussi, être enviés. Je raconterais tous ces jeunes gens brillants qui avaient toujours eu les honneurs 25 du tableau 7, des mentions à la pelle 8, et qui n’ont tout simplement pas pu se faire à l’hiver, au mépris, à la brutalité policière… Ceux qui, entourés et choyés sur la terre de leurs pères, ne surent s’accoutumer aux rigueurs de la vie d’ici. Tout à coup, ils se sont mis à échouer à tous les examens. Ils n’ont achevé aucun cycle d’études. Un matin, las, en deuil d’eux-mêmes, ils ont cessé d’aller à l’université. Ils ne sont pas rentrés au pays, où on attendait tellement d’eux. 30 L’honneur d’un patronyme 9 trop lourd sur leurs épaules les a rivés 10 à la noirceur et à la vacuité 11.
Je décrirais le travail au noir pour lequel on n’est pas toujours payé. Les squats insalubres dont il faut bien se satisfaire, puisqu’on s’est condamné à ramper dans les boyaux 12 de la France. Jusqu’au jour de l’expulsion, un petit matin obscur et brumeux où on sera jeté dans 35 un avion. Menottes aux poignets. Cette aube funeste nous court après, ici. Je dirais le chômeur en fin de droits 13. Le sans-logis. Le mendiant. La valeur de la misère ajoutée 14 que viennent collecter les huissiers, sans distinction de race, de sexe ou de religion. Ce pays ne peut rien pour nous, et certainement pas nous faire rêver: qu’y a-t-il à attendre de qui ne produit pour les siens que le manque et l’exclusion ? Un tel pays ne peut rien nous enseigner. Un tel pays 40 n’a pas de leçons à donner. Nous devons cesser de tourner vers lui 1 nos regards et nous inventer nous-mêmes. Nous devons voir, au-delà de cette blancheur que nous crûmes surnaturelle, des humains comme nous: faibles et imparfaits. Fragiles et apeurés. Eux aussi.
Je pourrais dire bien des choses aux miens, pour qu’ils comprennent que l’Occident n’est pas ce qu’ils imaginent. Qu’il n’est qu’un immense sépulcre pour nombre de ses autochtones. Sa 45 civilisation lumineuse ne donne aujourd’hui, à ses propres enfants, qu’un avenir précaire et des caravanes en guise de logement. Je dirais l’incroyable: ces petits fonctionnaires chargés de l’intendance du pays, qui dorment dans leur voiture. Je dirais tous ces impensables. Pour que les miens comprennent que la descendance des conquérants ne mérite pas le piédestal d’où nous la laissons encore nous impressionner. La vie lui est devenue trop cruelle pour 50 qu’elle irradie encore. À l’instant même où je voudrais énoncer ces vérités, ils cesseraient de m’écouter. Ils diraient qu’on ne peut pas revenir les mains vides de Mbengué 15. Qu’il faut vraiment être nul. Ils diraient que mon échec ne doit pas les empêcher de tenter leur chance, que l’amertume me pousse au délire. Ils affirmeraient qu’une misère occidentale est forcément moins rude qu’une misère africaine. Car après tout, l’Occident tient le monde au creux de sa 55 main blanche. Comment pourrait-il ne pas être un paradis ?
Il m’est donc impossible de rentrer au pays, même si j’ai mordu la poussière givrée du sol de France sitôt arrivé. Je devais jouer au football. Devenir une vedette. Je n’ai jamais vu un terrain.
(882 mots)
Miano, L: (2008). Depuis la première heure. Afropean Soul et autres nouvelles. Paris. p. 27-30.
Vocabulaire et annotations
1 lui – ici: le pays = la France
2 prendre ses cliques et ses claques (fam) – partir en emportant tout ce que l’on possède
3 patauger (fig) – ne pas parvenir à se sortir d’une difficulté
4 concession (f) – en Afrique, terrain clos regroupant un ensemble d’habitations, occupées souvent par une même famille
5 feindre de faire qc – faire semblant
6 éblouir la galerie – ici: impressionner les gens
7 avoir les honneurs du tableau – ici: être le meilleur/la meilleure élève de sa classe
8 des mentions à la pelle (fam) – haufenweise positive leistungsbezogene Anmerkungen ( hier: bezogen auf französische Diplome)
9 le patronyme – le nom de famille
10 river qn à qc (fig) – fixer, attacher étroitement quelqu’un à quelqu’un ou à quelque chose
11 la vacuité – le vide
12 les boyaux (m) – dt. hier: die Gräben
13 (arriver) en fin de droits – ici: arriver à la fin de la durée du versement des allocations chômage
14 la valeur de la misère ajoutée – jeu de mots avec TVA, taxe à la valeur ajoutée (Mehrwertsteuer)
15 Mbengué – l’Occident, en langue douala du Cameroun (NdA)
3.2 La Fédération Française de Football lance une initiative pour mieux intégrer les footballeurs mineurs venus de l'étranger. Le narrateur veut s'engager dans le cadre de cette initiative et présente ses idées.
Rédigez son e-mail à la Fédération Française de Football.
[30 %]
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